Point de vue de François Lochot, 25 octobre 2013

Exceptionnellement, nous présentons un texte écrit par une personne (François Lochot), non membre du CIRFIP, qui a souhaité réagir au Point de vue d’Elwis Potier.

J’ai parcouru avec intérêt le point de vue de E.Potier à propos « de l’interprétation dans les dispositifs d ‘Analyse des Pratiques (ADP) de travailleurs sociaux ». Remercions d’abord l’auteur pour son exposé clair et didactique suite à sa conférence, qui permet de se ré-approprier une réflexion fondamentale et de nous renvoyer aussi aux pairs qui nous ont sensibilisé à certaines des questions évoquées….( je pense à des articles cités ou d’autres non, mais présents de manière sous-jacente aussi bien de A.Lévy, J.C.Rouchy, ou J. Bleger … ). E.Potier ouvre de nombreuses pistes de réflexions et de discussions et je livre ici quelques remarques susceptibles de contribuer au débat :

1) En lisant attentivement ce que l’auteur a écrit concernant l’analyse de la demande, je me suis demandé, si souvent en matière d ‘ADP, nous n’étions pas justement confrontés à une scotomisation partielle du travail de la demande par l’énonciation de dispositifs de plus en plus proposés «clé en main» et discutables plus ou moins à la marge ?… c’est à dire confrontés à des problèmes de réification, ritualisation voire forclusion de l’analyse dans des dispositifs qui font aussi souvent partie de la pratique professionnelle elle-même. Ces dispositifs sont pour une part le fruit de l’imaginaire professionnel du secteur, et parfois pour une autre part une forme de défense construite instituée non négligeable. Je ne suis pas certain que d’un côté l’interprétation dans l’ADP et de l’autre celle de l’ ADP elle-même, soient facilement séparables : Il me semble que l’interprétation que l’on peut donner du sens pris par celle-ci dans le large secteur professionnel des métiers de l’altérité et singulièrement dans celui du travail social, conditionne dans une certaine mesure les interprétations qu’elle autorise ou pas en son sein… Je ne peux m’empêcher de faire quelque association avec l’article qu’écrit A.Lévy(1) sur la dynamique des groupes dans le premier numéro de Connexions, démontrant que la conception du dispositif lui-même ne peut sans doute autoriser qu’une forme de pédagogie plus ou moins normative de supposés phénomènes de groupe…

2) L’analyse de la demande constitue un processus au long cours et le risque pris au départ est sans doute celui de se laisser enfermer dans un dispositif et d’en subir les effets plutôt que d’être en position de pouvoir faire évoluer celui-ci « au fil de l’événement » comme dirait J.C.Rouchy(2) dans un autre ancien article de Connexions. La question qui taraude (ou devrait tarauder) le psychosociologue au départ d’un processus d’analyse est peut être alors moins celle de la nature de la demande qui lui est adressée pour essayer d’y coller, que celle de la marge de manoeuvre dont il va disposer pour évoluer et faire évoluer un dispositif, dont la demande ne peut être que relativement ou partiellement claire au départ, et dont l’opacité n’est pas traitable d’emblée….Elle suppose justement que le travail se mette en œuvre, sans tomber non plus dans un mythe qui serait celui de l’existence possible d’un cadre parfaitement clair avant d’intervenir…
Mais plus globalement la question ne pourrait elle pas être plutôt celle des règles constitutives d’un cadre de travail de type psychosociologique? C’est à dire la formulation des règles de base d’un setting psychosociologique, quelle que soit la demande actuelle ou à venir, formulation de celles qui sont acceptables et de celles qui ne le sont pas par le psychosociologue (Par exemple la règle de «suspension de l’action» évoquée par l’auteur, entraînant des conséquences d’importance comme celle de ne pas confondre l’espace d’analyse et la réunion d’équipe et de ne pas non plus décalquer cet espace-temps sur le même modèle… .. D’autres encore qui viseraient à énoncer des contraintes, mais aussi à laisser le plus ouvert possible le cadre d’intervention, et qui pourraient être pertinentes dès qu’il est question d’un travail psychosociologique. ( Exemple: un minimum de séances de travail affirmant ainsi la nécessité d’une temporalité propre au travail de perlaboration …ou le principe d’un travail collectif en groupe, qui n’exclut pas nécessairement d’autres formes comme des entretiens individuels si nécessaire…également la règle de discrétion et de non utilisation de ce qui se dit à aucune autre fin que celle de l’analyse… etc) Avoir en mémoire des règles qui pourraient être rediscutées comme le nombre de séances, leur durée, leur étalement etc….

N’est-ce pas déjà à son offre et à ses principes de travail que doit d’abord veiller le psychosociologue ? N’est-ce pas là où le distinguo entre le cadre lié à la dynamique du travail psychosociologique proprement dit et les dispositifs singuliers dans lesquels il va devoir s’insérer ou avec lesquels il va devoir composer, se révèle essentiel ?

3) La notion d’analyse est certes ambiguë, mais celle de compréhension ne l’est pas moins…. N’aurions nous pas intérêt à garder un sens fort à ce mot d’ «analyse» en affirmant qu’on avance là une analogie assumée avec la démarche freudienne ? Certes, il ne s’agit pas d’une analyse intra-psychique mais d’une analyse psychosociale, davantage centrée sur l’inter et plus encore sur les dynamiques trans-psychiques consubstantielles à des processus sociaux. Si les approches de cette triade de la psyché se réalisent sous des angles différents et si leur objet propre diffère, la conception épistémologique du processus de connaissance semble bien la même….il s’agit bien de faciliter la levée des oublis, des refoulements, des résistances, mais aussi des ignorances, c’est à dire des adhérences à ce que l’on pourrait appeler des « théories psychosociales infantiles », comme Freud parle des théories infantiles de la sexualité, et dans lesquelles nous sommes de notre rapport aux processus psychosociaux qui nous traversent ….
Du coup, il devient plus évident qu’il ne s’agit pas dans cette démarche de « donner du sens » mais bien de se libérer du sens auquel nous sommes assignés….ni peut être de le cueillir comme une fleur comme s’il était déjà là ou passait devant nous comme par hasard…mais plutôt de l’accueillir comme un « effet de sens », un « événement » inouï, imprévu, résultant du « travail de changement » opéré par et dans l’analyse psychosociale, comme dirait A. Lévy(3)

4 ) Matériellement, ce travail consiste pour le psychosociologue comme pour les sujets participants qui ne sont pas que de simples exposants d’une situation, à s’engager dans un travail d’analyse de discours ici et maintenant, des énoncés mais surtout des énonciations : qu’est ce qui se dit, comment ça se dit, pourquoi ça se dit …qu’est ce qu’on fait en le disant. Si on admet avec J.L. Austin(4) que « Dire, c’est faire », c’est de fait le seul « faire » auquel nous ayons accès, le faire au sens des actes de la pratique elle-même étant toujours médiatisé par le ou les discours tenus. Si le psychosociologue a d’abord à faire avec la production de discours situés « à propos de … » , dans un travail sur « un rapport à … », confronté à des flux discursifs, lui suffit-il alors de déclarer son écoute comme clinique pour la caractériser ? Quelle(s) focale(s) entend il privilégier ou privilégie- t- il a son insu ? Comment cette clinique singulière est elle armée d’un point de vue discursif ? Certes Freud nous a parler de lapsus, de déplacement, de condensation ….mais depuis Freud l’analyse discursive a fait quelques avancées … Comment concernent elles le psychosociologue ? Si celui-ci interprète n’est ce pas déjà dans les opérations ou les modalités discursives qu’il relève ou pas, que relèvent aussi ou pas les participants, comme autant d’éléments descripteurs qui construisent pas à pas ce que l’on pourrait appeler des « possibles interprétatifs »?

5) Si nous avons parfois aussi tendance à réduire la définition de la pratique professionnelle (ou la représentation qu’on en a dans le cadre de l’analyse des pratiques) à l’ analyse de situations au centre desquelles figure la relation des acteurs professionnels avec les usagers, il me semble que le récit d’une situation par le professionnel ne peut pas être isolé des rapports à l’équipe, à l’institution, au métier et à son imaginaire….etc. La question se pose toujours de savoir comment viennent en résonance dans cette situation professionnelle des questions d’ordre institutionnel…qui pourraient relever d’un travail de régulation, ou des répétitions d’actes posés ou des manières de faire qui pourraient relever d’une supervision….Il peut certes exister un risque de glissement subreptice entre ADP et régulation, ADP et supervision, mais n’existe t il pas aussi un risque de découper et de classer les problèmes, assignés moins à des registres de travail qu’à des dispositifs avec des questions censées entrer ou non dans le cadre, et la tendance à re-cadrer…en fonction de l’interprétation implicite ou explicite du psychosociologue ?..
Peut-être pourrions nous aussi nous demander si l’on peut mettre l’ ADP sur le même plan que la régulation, ou la supervision ?.. Celles-ci n’en sont elles pas venues à désigner des dispositifs de travail autour d’une focale, alors qu’elles sont d’abord des processus de méthode privilégiés par l’intervenant . On pourrait d’ailleurs ajouter aussi avec G.Palmade (5): la facilitation. Ces processus de méthode ne sont ils pas mobilisés dans leur ensemble par le psychosociologue dans l’intervention auprès des groupes et l’intervention psychosociologique en général, et pourquoi pas dans l’ADP qui me semble en être une forme singulière ? Ceci serait d’autant plus justifié par exemple lorsque viennent des questions autour de la pratique professionnelle d’un sujet en concordance ou non avec la pratique d’une équipe …que des conceptions différentes du métier surgissent entraînant des défenses institutionnelles fortes ou des mises en difficulté personnelle d’un sujet professionnel ; quand les risques et les enjeux deviennent tangibles, il est rare à mon sens que l’on puisse cliver. En ce sens, quand l’ ADP a des effets dans le réel, elle n’est pas sans risque pour les professionnels et c’est peut être toute la différence entre le fait de la concevoir comme une intervention d’ordre psychosociologique ou de la concevoir comme une intervention d’ordre pédagogique plus ou moins ritualisée. Celle-ci pourrait tendre à devenir habituelle dans le secteur social, car s’il y a sans doute peu de professionnels qui refusent de s’engager dans une analyse des pratiques, ( elle est inscrite dans le logiciel professionnel des travailleurs sociaux dès leur formation initiale ), il y a peut être aussi peu de professionnels pour ne pas lui donner un cadre relativement circonscrit correspondant à une défense individuelle et collective, qui peut varier d’une équipe à une autre et avec laquelle le psychosociologue joue sur le fil tel un funambule….
6) L’investissement du positionnement théorique de l’intervenant est toujours objet de représentations et d’attachements affectifs diversifiés, donc objet de transfert. Il constitue sans doute dès le départ un bon indice des résistances rencontrées dans l’analyse. Cependant, l’énonciation et l’élaboration des registres théoriques mobilisés consciemment ou non, ne pourront être travaillés que tout au long du processus, non sans difficultés. On peut parfois l’éprouver à travers des méthodes relativement simples comme la proposition de lecture d’un texte entre deux séances, dont il n’est pas rare qu’il n’y ait aucune suite, une sorte de zapping collectif non dit ou alors à l’inverse des contestations plus affirmées, pouvant même conduire à demander des comptes à l’intervenant sur son choix de ce texte, à ce moment là, comme s’il convenait que tout apport théorique susceptible de venir du psychosociologue soit suspendu, à moins que celui-ci ne soit pris en flagrant délit par cet apport ou cet acte de formuler une interprétation à mauvais escient…En effet , la question de l’interprétation est aussi celle de la capacité de l’intervenant à produire une interprétation à bon escient.

Interpréter ce n’est pas théoriser sur… à la manière de « l’interprétant ». Cet acte de langage présuppose l’existence d’un processus de théorisation, à partir duquel il est produit et dont la pertinence n’est validée que dans l’ « après coup », par le fait qu’elle fait sens….C’est à dire qu’elle permet de traiter des flux discursifs dans le cadre d’une triangulation réussie entre un processus de théorisation sous-jacent mais non dit , la production d’une interprétation à bon escient et des effets de sens traduits par des changements…

Si la question de l’interprétation suppose qu’on ait un registre théorique de référence, le psychosociologue est alors nécessairement questionné sur un cadre théorique psychosociologique propre, qui puisse fonder une interprétation que l’on pourrait qualifier de typiquement psychosociologique. A défaut, le psychosociologue est il confronté à la nécessité de faire appel à des processus de théorisation et à des interprétations de registres différenciés ? Entend-il privilégier une analyse multidimensionnelle de l’action et se faisant ne risque-t-il pas de céder au mythe de la pluri-référentialité et à une forme de toute puissance qui l’accompagne ? Le psychosociologue finirait il par être un intervenant moins préoccupé de produire des interprétations à partir de son propre référentiel que de se positionner comme facilitateur de triangulations réussies dans le groupe ?

Voilà quelques brèves remarques que m’inspire le point de vue de l’auteur sur des questions centrales non seulement pour l’ADP mais aussi pour la conception même que l’on peut se faire de la psychosociologie. Puissent celles-ci nourrir à leur tour commentaires, remarques ou objections…et alimenter une réflexion en mouvement qui mérite d’être poursuivie….

François LOCHOT
Psychosociologue,
Ex dirigeant d’un Institut de Formation de travailleurs sociaux.

1. Lévy A.,1972, Analyse du groupe d’évolution et ses développements récents, Connexions n°1-2, Paris, Epi,p.13à 42; Lévy A.,2010, Penser l’événement. Pour une psychosociologie critique, Lyon, Parangon/vs;
2. Rouchy J.C., 1977,Intervenir dans le fil de l’événement, Connexions n°21, Paris, Epi ;
3. Lévy A.,1973, Le changement comme travail, Connexions n°7, Paris, Epi ;
4. Austin J.L.,1962, Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970;
5. Palmade G.,Les groupes d’évolution,Paris, L’Harmattan, 2009 ;
Collectif, 2008, « Guy Palmade et la régulation sociale », Paris, Erés, Nouvelle Revue de Psychosociologie n°5.