Point de vue de Vincent Hanssens, 4 Mars 2014

Si la psychosociologie se définit comme pratique d’intervention, quelles voies cette pratique peut-elle suivre et dans quels contextes peut-elle s’engager sans perdre les balises qui structurent son action ?
 Telles sont les questions qui seront abordées à la lumière d’une longue expérience singulière, qui emprunte à différentes sources, référentiels et appartenances. il s’agira de réfléchir à ces questions et aux interpellations qu’un parcours marqué par des chemins de traverse peut susciter. Cet itinéraire fut-il davantage le travail d’un vagabond que celui d’un intervenant orthodoxe? Et si c’est le cas, à quoi tiendrait une orthodoxie de la psychosociologie ?

PREAMBULE

1. L’identité du psychosociologue, ce qui la constitue, la nature de sa tâche, les modalités de son intervention, telles sont les questions qui font l’objet de ces réflexions, questions qui vont, en réalité, au-delà des interrogations premières sur la pertinence ou le statut de telle ou telle pratique ou référence théorique.
C’est en me référant à de l’expérience vécue que je me propose d’y réfléchir. Un parcours que j’ai accompli en me qualifiant de psychosociologue, identité – si identité il y a –qui a émergé progressivement d’une situation professionnelle qui, au départ n’en était guère porteuse et s’est construite en suivant des chemins plus marqués, à première vue, d’hétérogénéité que d’homogénéité. Le « je » sera donc assez présent dans mon propos mais il n’est là que comme porte d’entrée à une interrogation plus fondamentale et plus digne d’intérêt.
2. Pourquoi avoir retenu le terme de vagabondage en opposition à celui d’orthodoxie ? Pourquoi pas hétérodoxie ?
Le dictionnaire définit le vagabond comme celui qui erre sur des chemins. Errant, il n’est pas nécessairement un être qui chemine sans but, mais il privilégie le voyage par rapport à la destination finale. Il n’a pas défini le sens de sa marche avant de l’entreprendre mais il le découvre et l’établit en cours de cheminement.
Je songe à cette belle allégorie : Christophe, le passeur et la femme nomade, que Charles Baudouin, psychiatre, psychanalyste, raconte avec tant de finesse dans son ouvrage « Christophe le passeur ».
Christophe faisait payer le prix de la traversée du gué sur ses épaules en monnaie particulière : chaque voyageur, personnage archétypique de l’inconscient humain, était prié de lui raconter une histoire.
Quand vint la belle nomade, elle ne lui raconta rien mais le charma tellement que, sans se soucier davantage de sa loi de passeur, il quitta son gué et la suivit jusqu’à la ville voisine. Arrivés là, ils s’assirent sur une colline d’où ils voyaient la ville, plus bas dans la vallée. Des gens se déplaçaient sur son agora, les uns semblaient suivre des trajectoires bien définies, d’autres tâtonnaient, flânaient, s’arrêtaient…
« Vois-tu, lui dit la belle nomade, ces gens qui s’affairent, regarde leur mouvement. D’un coin de l’agora, ils foncent à marche forcée vers l’autre coin, ils savent où ils veulent aller, mais quand ils y arrivent, ils se cassent le nez contre le mur, chancellent, d’aucuns tombent, et ne se relèvent pas, d’autres se retournent et refont le même trajet en sens inverse pour se heurter au mur opposé.
Ces gens-là, ce sont ceux qui savent où ils veulent aller, ils ont décidé, quelques fois, coûte que coûte, quel serait le but de leur marche et croient, ce faisant, donner un sens à leur vie.
Quand ils pensent y parvenir, ils s’aperçoivent que ce n’était qu’un mur, mais au lieu d’en tenir compte et de changer leur marche, ils font demi-tour, repartent et passent leur vie à suivre la même trajectoire.
Regarde les autres, ceux qui flânent : à un moment donné ils se mettent en mouvement, ils hésitent, avancent, reculent, tournent à droite, à gauche, repartent, puis leur marche devient plus régulière, ils sont partis, ils sont en chemin…et quand ils se retournent, ils voient que les pas qu’ils ont faits sont devenus des pas de danse.
Ce n’est pas la décision d’arriver quelque part avant de se mettre en route qui donne sens au chemin ; le sens émerge plutôt de ce mouvement et il se construit tout au long du cheminement ».

Comme l’écrit Jacqueline Barus : « le sujet ne cesse de construire du sens, ce qu’il prétend être, faire et vouloir selon les représentations de lui-même, des autres, des choses et du monde qui le constituent dans une identité singulière. »

Je me sens très proche de ces flâneurs. (…)