Point de vue de André Sirota, Le 13 janvier 2019

Vous pouvez consulter ici le document vidéo, entretien avec André Sirota, pour prolonger ce texte :

Au printemps 2017, Emmanuel Macron nous a épargnés d’une honte en arrivant au premier rang, lors du premier tour de l’élection présidentielle. Il a ainsi devancé la candidate de l’extrême droite, dont le parti compte nombre d’adeptes de la violence politique et de l’idéologie nazie. Pour les électeurs dont il a obtenu les voix au premier tour, nous pouvons leur en être reconnaissants, et lui en être reconnaissants. Malheureusement pour notre pays, pour nous et pour lui, cette reconnaissance ne s’est pas avérée réciproque.

Dès après son élection, nous avons vite compris que la raison majeure l’ayant placé au premier rang a été oubliée de lui. Quelle raison ? Dans plusieurs de ses déclarations portant sur de grandes questions socio-historiques, il s’est montré être un humaniste sincère et seul capable, eu égard à la désagrégation des deux ex grands partis de gouvernement, d’endiguer la résistible ascension des idées manipulées par l’extrême droite. Si nombre d’électeurs lui ont donné leur voix dès le premier tour, puis, si d’autres ont ajouté la leur au second, c’est pour cette seule et unique raison. Ces voix ont fait la différence. Ce sont celles de citoyens et d’électeurs qui n’ont pas oublié l’effroi éprouvé devant le monde au soir du 21 avril 2002, lorsque nous avons appris que Lionel Jospin était arrivé en 3ème rang et non en deuxième.

 

En 2017 en effet, au premier tour, Emmanuel Macron aurait pu arriver derrière Madame Le Pen pour plusieurs raisons cumulées et fort complexes :

la multiplication des fragmentations de la société française avec son corollaire, le nombre des candidats en concurrence, l’envahissement d’un monde se globalisant et devenant sans limite, dissolvant ainsi la permanence des fonctions protectrices des cadres sociaux vécus comme intangibles, activant en chacun des angoisses ancestrales devant toutes les inconnues de notre monde hypermoderne, l’instabilité et les fureurs du monde, l’évaporation de la culpabilité collective née des horreurs et de l’abjection des totalitarismes du Vingtième siècle qui avait provoqué bien des sursauts héroïques et un regain de la conscience morale comme celle du bien commun, l’incapacité largement partagée des dirigeants successifs à trouver et à mettre en œuvre des remèdes politiques efficaces ou durables aux maux actuels, dont la croissance des inégalités avec, pour conséquence, la perte de confiance dans les vertus du modèle actuel de la représentation démocratique.

Dans un tel environnement, la responsabilité et l’action politiques sont des plus difficiles à assurer, c’est certain.

L’art de la responsabilité dans l’action publique et politique

Lors de la campagne électorale, pour attirer à lui jeunes et moins jeunes, Emmanuel Macron a voulu incarner une génération nouvelle, libérée d’un habitus, étriqué selon lui, trop lié à l’héritage des républiques précédentes, pris dans les œillères attribuées à ses prédécesseurs et à leurs majorités. Il n’a pas hésité à annoncer qu’il allait initier une nouvelle manière de faire de la politique en se montrant animé par une conception non partisane de l’action politique, prenant en compte et à bras le corps, en même temps, ce qu’on appelle en France, la Gauche et la Droite, ou encore les contraintes antagoniques de toute société. Toutefois, et ce n’est pas un scoop, il est fort difficile de trouver des voies raisonnées de négociation et de conciliation entre les parties antagoniques d’un corps social, notamment quand l’une des catégories d’acteurs au moins tient à rester en antagonisme radical, rendant aléatoire la construction d’un « Nous », d’un en commun qu’une instance de gouvernement est censée savoir et devoir incarner.

Le déficit de reconnaissance de la représentation nationale

Le déficit de reconnaissance est manifeste depuis des années par les nombres très élevés des abstentions aux différentes élections. En conséquence, rapportées au nombre des électeurs inscrits, les majorités sortant des urnes ne sont que très relatives.

Parler au nom du Peuple dans son entier est une imposture 

Ici et ailleurs, chaque leader d’un fragment du corps social cherche à faire accréditer l’idée qu’il parle au nom de tous, du Nous, du Peuple, des Français en France, alors qu’il ne parle que pour une fraction. De nos jours, aucun des différents élus des pays démocratiques n’est investi comme représentant ce Nous. Le Nous n’est qu’une fiction. Prétendre parler au nom de cette abstraction qu’est le concept de Peuple dans son entier est une imposture ; et, pourtant, il faut bien chercher à créer les conditions de possibilité d’un en commun pour que tous les habitants d’un même pays, puissent vivre et travailler de concert et trouvent les voies du dépassement d’un état momentané de développement d’intérêts qui s’opposent réellement ou imaginairement.

Travailler à transformer la conflictualité destructrice en conflictualité dynamique et créatrice

En certaines circonstances du processus historique, si l’on conçoit la conflictualité collective selon un modèle dynamique et dialectique, il est possible, en œuvrant avec les parties prenantes, de parvenir à concilier des oppositions ou des contraintes vécues, conçues, ou affirmées, a priori, comme inconciliables. C’est justement dans cette capacité à articuler des forces sociales et politiques, aux intérêts a priori opposés, que repose l’art de la responsabilité publique et de l’action politique, laquelle consiste à transformer la conflictualité destructrice et anéantissante en conflictualité dynamique et créatrice et restauratrice du lien social, sinon du contrat social, régulièrement mis à mal.

Le bien public ou le bien commun sont hétérogènes au capitalisme financier

Depuis son investiture comme président de la République, Emmanuel Macron a donné l’image d’un homme clivé : il semble fabriqué de deux parts en lui qui ne communiquent pas entre elles ; comme si l’humaniste en lui avait son autonomie propre, de même, comme si l’observant sinon le protecteur du capitalisme financier en lui, avait aussi son autonomie propre. Or, par « nature », le capitalisme financier et ses détenteurs ne fondent pas leur intérêt sur le bien public ou les intérêts collectifs, ou sur la construction d’intérêts communs et de nécessaires relations de coopérations entre les différents pays du monde. Avec une telle scission de l’esprit, un travail de dépassement et de conciliation entre forces contraires ne peut être sérieusement entrepris. Cette scission semble même entretenir en lui une troisième part qu’on observe dans son inclination à se laisser aller à des propos généralisant et moqueurs, expulsant du corps social et de la dignité humaine celles et ceux qui ne pensent pas comme lui en les dépouillant de toute raison, de toute qualité.

Pour un nouvel espace public intermédiaire pour penser le bien commun

Toutefois, un travail de conciliation créatrice du bien commun ne peut être effectué que dans un nouvel espace politique potentiel et intermédiaire créant les conditions propices à l’engagement des uns et des autres, à l’accès à la sensibilité à autrui et au sens de la réciprocité. Ce nouvel espace politique potentiel commun reste à inventer, si ses protagonistes veulent le construire et rendre possibles des relations et régulations sociétales, fondées sur la reconnaissance des altérités. Nombre de gens en ont l’expérience et promeuvent, dans leurs idées et leurs pratiques, la coopération et le plaisir éprouvé, parce que partagé, de faire et d’être avec les autres. Le voulons-nous aussi ? Une partie significative des gens qui ont revêtu un gilet jaune font depuis plusieurs semaines, en dehors de leurs heures de travail, l’expérience de la discussion et de la coopération sur bien des questions qui nous concernent tous.

Le « Grand débat » annoncé débouchera-t-il sur quelque chose d’inventif et de constructif ? Que veut dire débattre avec les autres ? Selon notre expérience, pour qu’il y ait débat, il faut un espace-temps ou des participants se retrouvent, présents en même temps, au même endroit et se parlent, expriment, argumentent, s’opposent, chacun devant écouter ce que dit autrui, etc. Parler et écouter avec les autres et en groupe, peut constituer une expérience complètement nouvelle et très fructueuse, si cet espace-temps est structuré par un cadre de règles du jeu de la parole que les interlocuteurs adoptent. Hors de ce type de cadre, il n’y a pas d’échanges de paroles, de points de vue, pas de travail d’expression, d’écoute et de pensée, pouvant, déboucher sur des propositions intéressantes pour tout le monde ; ce qui suppose aussi que ce travail d’échanges d’idées ait été entrepris par le plus grand nombre. Ce « Grand débat » annoncé saura-t-il fonctionner comme ensemble d’espaces articulés d’expression, d’écoute, d’argumentation, d’émergences et de conciliation entre le désiré, le tout à fait souhaitable et le possible ? Peut-être les circonstances actuelles méritent d’être saisies. Peut-être disposons-nous de l’occasion plutôt rare d’expérimenter de nouvelles formes de démocratie participative venant compléter et étayer la démocratie représentative et lui redonner de la légitimité. La légalité ne suffit pas toujours à assurer la légitimité. C’est pourquoi, si on le voulait, il pourrait être fait appel, par exemple, à des associations et à des personnes tierces, capables de garantir l’installation et la conduite de tels espaces d’échanges et de travail.

Au passage, soulignons que la suppression du septennat comme durée du mandat du président de la République et son remplacement par le quinquennat a mis l’instance du président en dépendance de celle du mandat de la chambre des députés. La Cinquième République s’est arrêtée avec la fin du septennat. Il est peu compréhensible que l’on parle encore de la Cinquième République. En effet, l’adoption du quinquennat a changé l’un des piliers centraux de cette constitution, puisqu’elle a retiré au titulaire de la fonction présidentielle toute possibilité de se faire tiers en quelques circonstances socio-historiques et politiques exceptionnelles, lorsqu’il en a, bien entendu, la stature personnelle, ce que, toutefois, des évènements peuvent révéler.

À propos des réseaux sociaux

En quelques années, les réseaux d’expression et de communication appelés sociaux se sont développés. Une nouvelle forme de sociabilité s’est inventée. Des gens, même isolés, communiquent directement avec d’autres, d’autres qu’ils ne connaissent pas, et avec beaucoup d’autres parfois. Toutefois, l’une des très humaines inclinations est de se retrouver seulement avec des gens qui pensent comme nous. Or, quand l’on veut entrer sur la scène politique et sociale, il faut commencer à s’intéresser à d’autres qu’à soi, à tenir compte des autres, et ne pas se limiter à une recherche du semblable à soi.

Soulignons que dans le cadre du média qu’on appelle aujourd’hui un réseau social, on ne s’adresse à personne en particulier. On peut croire le faire. Or, en ne se trouvant pas en présence directe avec autrui, dans un rapport potentiel de réciprocité, on ne perçoit pas autrui, on ne peut connaître autrui. On peut se dissimuler via Internet. En présence directe des autres, c’est plus difficile.

En outre, se contenter de chercher le semblable dans tout autre, c’est rester focalisé sur soi. Vouloir s’occuper de la politique de la cité suppose de s’intéresser à la chose publique, donc de se décentrer, ce qui n’implique pas nécessairement un renoncement à soi, tout dépend de sa sensibilité à la chose publique ou au bien commun.

C’est pourquoi des espaces collectifs d’expression, de discussion, d’argumentation et de construction de proposition, les uns en présence des autres sont nécessaires. Ils peuvent aider à avoir accès au sens de l’en commun, ce que de simples listes d’expressions individuelles, via Internet et les mairies, ne peuvent permettre. Veut-on vraiment se saisir de ce qui se passe actuellement ?

Bien sûr, on ne saurait évoquer le rôle des réseaux sociaux sans mentionner les fausses nouvelles, les mensonges qui y circulent, c’est pourquoi, l’éducation à la « lecture » des médias, quels qu’ils soient, est indispensable.

Valeur-travail ou travail et travailleurs dévalorisés et métamorphoses du travail

Depuis son investiture, Emmanuel Macron a fait adopter des lois qui laissent au capitalisme financier, à ses dirigeants et agents, l’initiative de s’enrichir toujours plus en faisant seulement « fructifier l’argent », y compris en ne désapprouvant pas l’évasion fiscale, qu’il préfère appeler optimisation fiscale, cette évasion n’étant pas illégale. Il n’est pas le premier. Ce qui veut dire qu’un individu ou une organisation, qui font du profit en France, peuvent, en toute légalité nationale et internationale, ne pas payer leur dû en impôt sur le territoire où ils ont engrangé des bénéfices plus ou moins substantiels.

Fraudes caractérisées et évitement non illégal de l’impôt font perdre beaucoup d’argent à nombre d’États. Les montants de ces pompes à finance sont faramineux, alors qu’ils siphonnent, tel des vampires, des équivalents financiers substantiels résultant des activités économiques et de la productivité du travail humain dans chaque pays, tout en mésestimant le travail lui-même. Du coup, le budget national ne peut être équilibré. La puissance publique se trouve obligée d’emprunter et d’exiger plus de ceux qu’elle peut contraindre, qui sont ceux qui ne peuvent ni frauder, ni optimiser. Certes, un président de la République n’est pas le responsable, ni des évasions, ni des fraudes fiscales. Toutefois, son impuissance devant ces pratiques vampiriques pose la question de savoir de quel pouvoir dispose un État, des États, lorsqu’ils veulent mettre fin à ces trafics illicites, antisociaux et immoraux ? À quoi sert la puissance publique si elle est dans l’incapacité de neutraliser un système économique qui est en partie de type mafieux ? Il faut ajouter aussi l’existence d’écarts considérables entre les niveaux de revenus qui ajoutent à ce sentiment d’être plongé dans un système de pouvoirs qui ne sert que les plus riches. Il faudrait, bien entendu, décider d’une harmonisation des fiscalités et du droit du travail entre tous les pays, ceux de la Communauté européenne au moins, pour commencer. Quand une liste transnationale aux élections européennes se donnera-t-elle un tel projet politique et le présentera aux électeurs ?  Quand une loi sera-t-elle adoptée, dans toute l’Europe pour commencer, selon laquelle tout bénéfice réalisé dans un pays devra donner lieu à règlement de l’impôt dans ce même pays ?

C’est ainsi qu’est induite une augmentation croissante des écarts de ressources entre les différentes couches sociales et économiques. Cependant, ne sont pas simultanément stimulés la création et le développement d’activités socialement, économiquement autant qu’écologiquement utiles et nécessaires, alors que celles-ci offriraient la possibilité aux plus jeunes, comme aux plus âgés, d’exercer un métier et de gagner décemment leur vie, tout en pensant au devenir de notre planète et à l’avenir des générations suivantes.

En outre, rappelons qu’Emmanuel Macron a affirmé haut et fort qu’il allait réussir, là où tous ses prédécesseurs n’auraient rien fait ou ont, ou aurait échoué. Répétant régulièrement cette affirmation erronée, les médias eux-mêmes amplifient le discrédit de la classe politique dans sa globalité. En cela, Emmanuel Macron ne dépareille pas de ses prédécesseurs qui ont tous tenu des propos peu ou prou équivalents. Il ne faut donc pas s’étonner du discrédit dont sont l’objet les élus successifs, dès les lendemains de leur élection, puisqu’en définitive, ils se montrent semblables dans leurs annonces ainsi qu’également dépourvus du pouvoir d’agir et d’initier des politiques publiques plus justes ou n’augmentant pas les inégalités ou les écarts entre les destins socio-économiques.

En effet, depuis des décennies, les politiques publiques promettent toutes une embellie à venir, à condition de commencer par une réduction du coût du travail et des retraites. Depuis des décennies, il est ainsi demandé à celles et ceux qui n’ont – ou n’ont eu — que leur « force de travail à vendre » pour gagner leur pain quotidien, quels que soient leurs métiers, d’y consentir. Ce type d’argument dévalorise le travail et donc les travailleurs. Les travailleurs sont ainsi désignés pour les différentier de leurs contemporains dont les revenus proviennent, en plus ou moins grande partie, de leur patrimoine, lequel, sauf exception, ne provient pas de leur propre travail, mais d’un patrimoine transmis et acquis par les générations précédentes dont ils sont issus.

C’est pourquoi l’argument de la diminution du coût du travail ne peut guère servir plus d’une fois. Or, à quelques nuances près, il a déjà été utilisé par nombre de gouvernements. Les uns et les autres se répètent. C’est tout à fait incohérent dès lors que l’on prétend vouloir restaurer la « valeur-travail », alors que, parallèlement, l’on réduit le salariat à une variable d’ajustement pour amadouer l’ogre-capitaliste-financier et ne pas s’attirer son courroux via, par exemple, les agences de notation, dont bizarrement, on n’entend plus parler.

La prochaine étape dans les métamorphoses successives du travail est-elle dans la disparition du travail humain, donc du travailleur ?

Nous sommes abreuvés depuis des mois par un nouveau chant de sirènes. Il ne se passe pas de jour sans qu’il nous soit sussurré ou déclaré  que nous ne serons bientôt plus utiles, puisque nous disposerons de robots à intelligences artificielles démultipliées qui sauront résoudre beaucoup mieux les problèmes du monde que nos esprits et nos habiletés manuelles limités. Bref, c’est comme s’il nous était promis et annoncé que, grâce à l’intelligence appelée artificielle, « on » n’aura plus besoin de nous puisque nous pourrons bientôt être remplacés par des robots. Voilà l’avenir que l’on dessine devant nous depuis des semaines et des mois.

Une telle prophétie relève-t-elle d’un esprit scientifique éclairé ou de l’exercice d’une violence d’État, à l’insu de ceux qui la diffuse, ce qui ne les exonère pas de leur responsabilité, puisqu’elle annule le sacré – au sens non mystique du terme — de l’existence humaine et qu’elle renvoie chaque individu à une angoisse que j’ai nommée angoisse socio-existentielle d’insignifiance sociale, ce qui peut pousser à l’aspiration au pire pour tous, c’est-à-dire au néant quand le minimum vital n’est pas assuré. Et quand on est guidé oar l’aspiration au pire pour tous, entraîner dans sa propre mort le maximum de monde avec soi procure par anticipation une jouissance sans limite, bien que, paradoxalement, fort éphémère.

Non à l’Homo statisticus ou numéricus virtuel et fictif, non à l’individu-masse monocolore. Développons l’intelligence humaine individuelle et collective, dans des pratiques partagées et des environnements stimulants et sollicitants ; à cette fin, intéressons-nous davantage encore à chaque être humain réel et singulier, en particulier avant et après sa naissance et pendant toute sa longue phase de travail psychique et culturel pour grandir.

 

 

Une longue période de destitution de l’être humain

Depuis la fin des Trente Glorieuses, nous avons assisté à la déconstruction des capacités industrielles et productives, à la division internationale du travail, au développement des techniques automatiques, et à la disparition progressive du travail humain tel que nous l’avons connu. Cette disparition a opéré une grande destitution des individus dans leurs assises professionnelles, statutaires et organisationnelles, mais aussi territoriales. Les changements perpétuels du droit du travail y concourant. Une société qui destitue n’institue pas. Or, ce sont les systèmes sociaux dont le système éducatif qui ont pour mission d’instituer les individus, c’est-à-dire de les faire exister socialement et politiquement dans la cité. Ces étayages sociaux et politiques permettent aussi le développement du sentiment intime de la réalité de l’existence et de compter pour les autres.

La volonté de révoquer les élus, de les destituer peut être comprise comme une réplique en miroir de nombre de politiques publiques conduites par les élus, collectivement parlant, depuis 40 à 50 ans, ou des politiques privées dont celles du capitalisme financier. L’annonce périodique de la réduction radicale du nombre des fonctionnaires en est l’un des symptômes les plus visibles. On ne peut déconstruire et destituer indéfiniment les individus, sans effets boomerang au bout d’un certain temps.

L’imaginaire leurrant de l’expansion illimitée de la croissance et de la consommation comme vecteur d’égalité

En divinisant la croissance ou en la déclarant nécessaire au retour au quasi plein emploi comme à de meilleurs salaires, nombre de dirigeants se mentent à eux-mêmes et mentent à leur électorat et plus largement à tous les citoyens de leurs pays. C’est que nombre de ces dirigeants semblent y croire vraiment, dès lors qu’ils se laissent diriger de l’intérieur par un fantasme infantile qu’en principe, on identifie en grandissant, et dont on se libère alors. Ce fantasme infantile consiste à confondre la planète Terre avec la mère des premiers jours, et des premiers mois, en concevant subjectivement le corps de la mère et son sein comme inépuisables et éternels, c’est-à-dire dans lesquels on peut puiser indéfiniment puisqu’ils ne pourraient jamais tarir.  Or, la planète Terre est un ensemble fini. Nous avons à accepter la réalité de l’existence de ces limites en renonçant à cette illusion que nous allons être sauvés grâce à son inépuisabilité et à l’expansion illimitée de la croissance, pour reprendre une alerte que nous a adressée, il y a 30 ans, Cornelius Castoriadis.

Il y a manifestement un problème, puisque depuis plusieurs décennies, des décisions politiques sont prises pour diminuer le coût du travail pour les entreprises et pour diminuer les charges des administrations publiques. Or, aucune de ces décisions ne semble avoir eu une efficacité suffisante, puisque chaque gouvernement, l’un après l’autre, se dit contraint de prendre à son tour de nouvelles mesures de réduction. Si aucune politique n’a été efficace, il doit y avoir des raisons qui mériteraient d’être analysées et comprises. La croissance ne revenant pas, le déficit public ne diminuant pas, ces annonces à répétition ne peuvent que discréditer l’action publique, les instances chargées de la conduire, ainsi que les élus qui les animent quelle que soit leur bonne volonté.

Le samedi 8 décembre 2018, deux manifestations emblématiques ont eu lieu. L’une était organisée pour alerter sur les catastrophes climatiques que le modèle actuel de développement prépare obstinément et afin que soient adoptées de nouvelles politiques publiques de développement durable, à l’échelon international et dans chaque pays. L’autre était initiée pour protester contre des mesures qui accentuent les inégalités et les injustices. Par certaines de ses revendications, elle pouvait apparaître en antagonisme radical avec une nouvelle politique, en tant qu’impératif désormais catégorique et urgent, qui imposerait un renoncement collectif à l’expansion illimitée de la croissance.

Emmanuel Macron a perdu là une belle occasion de démontrer qu’il n’était pas un illusionniste et son gouvernement avec lui. Il aurait pu montrer, sa volonté du « en même temps » qui l’a animé. Il aurait pu promouvoir, s’il l’avait cherchée et trouvée, dans et par la concertation, une politique publique qui concilie la volonté d’une réduction des inégalités de destin économique et celle de la préservation de l’écosystème qui nous est nécessaire pour ne pas hâter précipitamment la mise en extinction de la vie humaine sur la Terre.

Reconnaissons que ce changement radical de politique de développement ne peut être l’affaire d’un seul être humain. Le présidentialisme n’est sans doute pas un régime adapté au monde actuel. Remplacer un président par un autre ne résout rien.

Cependant, les classes ou couches sociales « laborieuses » comme on les nommait autrefois, constatent que c’est à elles qu’on fait essentiellement appel pour payer la facture d’une nouvelle politique qui dit vouloir tenir compte de notre écosystème terrestre. Or, et par exemple, tout le monde ne paye pas les taxes sur les carburants, notamment les secteurs qui en consomment le plus. En outre, nous savons que le tout diesel a été encouragé depuis longtemps par les compagnies pétrolières, les constructeurs automobiles et les pouvoirs publics, alors que l’on savait très bien déjà, depuis longtemps, quel était l’impact-carbone de ce carburant. Ce devrait être les différents auteurs et acteurs publics et privés de cette incitation au Diesel qui devraient payer.

La révélation des violences invisibles

Nous sommes là confrontés à une expression de la violence systémique et légitime d’État, violence habituellement non visible. Or, en certains moments du processus historique, dont on ne peut écrire l’histoire qu’un certain temps après-coup, cette violence légitime d’État, cesse de l’être, précisément parce que celles et ceux qui sont aux responsabilités publiques, ne parviennent pas à concevoir les politiques qui surmontent des contraintes contradictoires et trouvent des voies pour les articuler constructivement, au moins en partie.

La violence symbolique d’un peuple, quoique fragmenté, s’est manifestée en se plaçant aux carrefours des circulations entre les mondes, afin de se rendre bien visible. À cette fin, une multitude de gens ont inventé une nouvelle manière de sortir des oubliettes, où ils ont été assignés, en se revêtant d’un gilet jaune ; ce gilet se porte de nuit lorsque l’on a une panne ou un accident sur la route pour ne pas être écrasé dans l’obscurité. Comme les figures de la violence symbolique que des protestations peuvent adopter ne sont pas toujours perçue à leur juste signification, certains ont cru nécessaire de se faire casseurs. La violence brute associée à la violence symbolique sont venues révéler en miroir la violence d’État, violence légale et ses dérapages. Toutefois, lorsque certaines violences brutes adviennent, c’est que la violence légale d’État a cessé d’être vécue et conçue comme légitime. C’est ce que nous vivons en cette période et les élus, les maires notamment, l’ont bien compris.

 

Dans un tel moment, un pays court bien des dangers.

En effet, même lorsqu’elle est prônée et pratiquée pour faire avancer l’Histoire dans le bon sens, la violence brute aboutit presque toujours au pire. Les regards sur le passé, les savoirs d’expérience des individus que nous sommes et les travaux des historiens l’ont bien établi. C’est pourquoi, il est hautement préférable de ne pas en arriver là. Toutefois, l’expérience nous a aussi enseignés qu’individus et groupes porteurs de requêtes, de revendications, de protestations, de propositions, qui choisissent délibérément les voies de l’argumentation et de la non-violence, ont très peu de chance d’être écoutées et réellement prises en compte. La plupart du temps, les dirigeants font la sourde oreille, tant qu’il n’y a pas de violence brute. Ils portent donc la responsabilité des révoltes violentes. Si au départ, il peut arriver que de bonnes personnes prennent le risque de la violence brute, ou ne la désaprouvent pas, ou sont poussées à ces extrêmes du fait de circonstances particulières, elles se retrouvent toujours bien vite récusées ou carrément supprimées ; elles disparaissent et sont remplacées par des tyrans, sinon des exterminateurs, et leurs seconds couteaux.

C’est pourquoi, pour refuser une politique de développement il est nécessaire d’être inventif et de trouver des formes de manifestation qui interrompent le fonctionnement sans destruction. L’interruption du train-train quotidien a déjà un coût élevé pour tout le monde. Détruire et porter atteinte à l’intégrité physique et psychique des individus n’est ni nécessaire, ni acceptable.

Les tyrans, qui rêvent d’asservir et de puissance, n’hésitent jamais à se draper dans des habits bien trop blancs pour être honnêtes. Il s’agit pour eux de dissimuler leur désir de confiscation complète des pouvoirs politiques propres aux démocraties modernes, tout en faisant croire qu’ils sont porteurs des intérêts des peuples, alors que l’invocation de ces intérêts n’est qu’un masque pour manipuler les espérances. La démocratie moderne suppose la prise en compte des contradictions et non leur déni. La démocratie moderne est incompatible avec la domination d’une partie majoritaire ou minoritaire d’un peuple ou corps social aux dépens d’une autre.

Dans la situation française actuelle, on croit comprendre que parmi les groupes qui se rangent derrière le nom « Les Gilets Jaunes », il y a bien des positions différentes, et les plus extrémistes d’entre eux n’ont pas attendu pour exprimer des haines ou des désignations comme traitres, voire des appels au meurtre, à l’encontre de ceux qui ne pensent pas exactement comme eux.

On entend dans les médias que les « Gilets Jaunes » ne veulent pas nommer de représentants et ne veulent surtout pas employer le mot négociation. Ce qui veut dire qu’ils ne veulent pas entrer dans des rapports sociaux de négociation, c’est-à-dire aussi dans une conflictualité dynamique et constructive pouvant aboutir à des compromis. Sans doute redoutent-ils de « se faire avoir » par une participation au jeu social et politique de la négociation. La négociation est pour eux comme une reddition. Mais, n’en est-il pas de même du côté du pouvoir d’État ?

Doit-on comprendre que ce qui est exigé par des « Gilets Jaunes » correspond à une demande de reddition complète, corps et âmes, des élus qui siègent dans les différentes institutions publiques ? Dès lors pourquoi réclamer la démission du président de la république ou des élections nouvelles, si l’on suspecte le système électif d’être lui-même générateur d’abandon du souci du peuple que l’on prétend, d’une manière ou d’une autre, représenter ? La reddition obtenue des élus en place ne serait-elle pas préférable pour les « Gilets Jaunes » ? Puisqu’ensuite ces élus n’auraient plus qu’à s’exécuter en adoptant toutes les dispositions de politique publique appelées de leurs vœux par les « Gilets Jaunes » ? Évidemment, un pays ne peut fonctionner avec un tel système de pouvoir.

Cette reddition exigée par les « Gilets Jaunes » est une figure des rapports sociaux qui est exactement la réplique, en symétrie, en miroir, de ce qu’exige, de tous, le président actuel de la République française depuis son élection. Il a comme reconcentré tous les pouvoirs principaux. Un seul exemple : en décidant de la suppression de la taxe d’habitation, ce président a enlevé pratiquement et symboliquement aux maires le droit et le pouvoir de lever l’impôt, et a restreint les marges de décision des politiques municipales. Ceci advient alors qu’ont été ajoutées de nouvelles responsabilités aux maires, depuis des années. S’il ne l’a pas décrété lui-même, d’autres l’ont fait avant lui. Il en est l’héritier. Il ne leur reste plus qu’à démissionner.

Le mépris des corps intermédiaires

Il n’y a pas que les maires qui ont été ignorés. L’ensemble des corps intermédiaires aussi, dont les syndicats et les associations qui œuvrent avec patience pour entretenir et nourrir les liens entre les individus, par la médiation d’activités et d’engagements diversifiés et émancipateurs, dont l’apprentissage de la citoyenneté. Or, depuis le basculement des majorités dans nombre de collectivités locales et territoriales, les premières décisions prises par les nouvelles majorités ont été de réduire ou de supprimer des financements qui contribuent pourtant au développement culturel sous différentes formes et aux liens associatifs et sociaux.

La négociation, qu’est-ce que c’est ?

Négocier, c’est reconnaître l’autre comme partenaire, c’est accepter la légitimité de son existence, de ses idées, de ses arguments, de son pouvoir de proposition, c’est accepter l’existence de contraintes, des contraires, ou de désirs contradictoires, et même d’antagonismes, non nécessairement radicaux, dans la société, ce qui permet de reconnaître autrui et d’être reconnu de lui et de chercher à concilier des éléments qui s’opposent plutôt qu’à amplifier leurs dimensions antagoniques.

La complexification continue du monde et l’interdépendance, qui se généralise entre ses différents territoires, créent beaucoup d’incertitude et fabriquent bien des inconnues, rendant l’avenir imprévisible. Cette imprévisibilité réveille chez bon nombre des angoisses et des fantasmes que l’on appelle archaïques, c’est-à-dire comparables à ceux qui pouvaient être confusément éprouvés par nos lointains ancêtres confrontés à un environnement totalement inconnu. Le monde n’était qu’énigme, car ils vivaient bien avant l’émergence et le développement des connaissances scientifiques. Ces angoisses et fantasmes rendent quelques-uns d’entre nous disponibles pour accorder crédit à des bonimenteurs habiles à manipuler le besoin d’illusion du tout petit enfant qui persiste en l’adulte qui reste apeuré, envahi, sinon commandé de l’intérieur par des angoisses archaïques, devant l’inconnu, d’autant plus qu’il est laissé seul.

Les hâbleurs démagogues, qui ne peuvent conduire qu’au pire, trouvent des électeurs et donc des âmes manipulables disponibles pour faire semblant de les croire et de voter pour eux.

D’où vient cette aspiration au pire pour tous et pour l’humanité entière ?

Ceux qui sont plus malmenés que d’autres par la vie, parce qu’ils n’ont pas accès à des lieux de rencontres et de paroles échangées avec d’autres qui leur permettraient de faire quelques pas de côté vers une certaine compréhension du monde, prenant en compte sa multiplicité et sa complexité, peuvent se laisser aspirer par la spirale du pire, en précipitant le monde entier dans un gouffre.  C’est une façon de se faire justice. En effet, au fond de sa psyché, un être humain peut être tenté par le raisonnement terrifiant selon lequel puisque le meilleur n’est pas possible pour moi, créons le chaos et la mortification pour tous.

Nous savons très bien où mènent ces pulsions destructrices, elles font le lit des régimes autoritaires, voire totalitaires.

C’est pourquoi, il n’est pas de politique publique plus urgente que celle fondée sur un patient travail de pensée pour comprendre ce qui a conduit une partie de la population dans une dépressivité massive, avec son versant de violences qui peut provoquer des désirs d’en finir avec la vie, rendre malades, ou qui peut lever les interdits fondamentaux et libérer des pulsions meurtrières et pousser vers l’adhésion à des mouvements ou à des politiques qui, en définitive, ne sont animés que par de la destructivité, tournée contre soi ou contre les autres, ou la culture, ou les trois, ou encore contre notre écosystème qui, détruit, décidera pour nous.

C’est pourquoi, il nous faut travailler à changer notre représentation infantile de l’inépuisabilité de la planète Terre, en commençant notamment par revisiter notre conception de l’éducation tant en famille qu’à l’école. Nous avons à modifier nos représentations des rôles de professeur, d’éducateur, de parent, en développant en nous notre capacité de sollicitude et de transmission de celle-ci, afin que chaque enfant en ait l’expérience collective et la ressente et forge en lui sa sensibilité à lui-même et à autrui et comprenne que, malgré les difficultés, la vie vaut la peine d’être vécue avec les autres et non pas sans les autres et contre les autres.

Que sommes-nous capables de dire, de conseiller ? Nous sommes toutes et tous invité.e.s à participer à un grand débat et à exprimer des propositions à l’adresse des instances dirigeantes. Mais, comme les lieux pour un « débat » qui aide aussi à penser — ce qui est indispensable —ne sont pas vraiment créés, nous pouvons nous mêmes organiser un échange en vue d’élaborer des propositions. Nous sommes divers, et même quand on est proche, si l’on exprime vraiment ce que l’on pense on constate combien nous sommes différents.