Point de vue de Danièle Weiss, 15 Juin 2014

Les frères Dardenne avec la réalisation de leur dernier film continue l’exploration entre la société et l’individu. Après Rosetta, la promesse, le fils, l’enfant, voici : Deux jours, une nuit dont le scénario se déroule principalement le week-end, en dehors de l’entreprise, institution dont il est question ici.

Sandra travaille dans une usine de fabrication de panneaux solaires. Elle revient d’un congé de maladie suite à une dépression. La première scène la montre endormie. Elle est réveillée par l’appel au téléphone d’une amie Juliette. Celle-ci lui fait part du résultat d’un vote qui a eu lieu dans son équipe à l’usine. Le chef d’entreprise, poussé par le chef d’équipe a constaté qu’en l’absence de Sandra, le travail n’a pas été perturbé et la productivité est restée la même à 16 personnes qu’à 17. Le chef d’entreprise propose alors un choix aux ouvriers de l’équipe : le retour de Sandra dans l’équipe ou le paiement à chacun d’une prime de 1000 euros et le licenciement de Sandra. Un vote a eu lieu à bulletin secret. Juliette et Robert ont voté pour le retour de Sandra, les autres pour la prime… Sandra est désespérée. Elle a besoin de travailler financièrement et psychologiquement. Le travail, c’est son identité. Son mari, Manu travaille dans un restaurant. Le couple a besoin du salaire de Sandra pour continuer à payer la maison. Ils ont 2 petites filles.

Juliette propose à Sandra de demander au directeur qu’un vote ait à nouveau lieu Lundi pour que Sandra puisse rencontrer individuellement chacun des ouvriers pendant le week-end et ainsi échapper aux effets de l’influence du groupe. Sandra est soutenue par son mari qui la pousse à accepter cette proposition. Il sera toujours présent au près de sa femme. Après la recherche des adresses, commence alors la tournée des ouvriers. Chacun habite dans la ville, une maison isolée ou un appartement. La plupart donne une explication rationnelle pour avoir voter le départ de Sandra. Le premier ouvrier rencontré est manifestement gêné : sa fille doit entrer à l’université et cette prime va aider à l’installer. Sa femme vient à la rescousse et assène un refus catégorique à la demande de Sandra de se maintenir dans l’entreprise en échange de la perte de la prime. Dans la rencontre suivante, l’homme pleure en remerciant la jeune femme d’être venue le relancer. Il se traite de lâche et accepte de voter son retour. Puis, deux hommes face à la proposition de Sandra en viennent même à se battre. En effet, prendre en compte la situation de Sandra confronte chacun à sa priorité, soi ou l’autre, égoïsme ou compassion, individualisme ou fraternité. Sandra s’exprime de façon automatique et mécanique: « J’ai besoin de ce travail. » Elle dit aussi qu’elle comprend leurs points de vue. Elle paraît imprégnée elle aussi, de l’esprit de ce capitalisme pour qui le travailleur vaut moins que l’argent. Un autre membre de l’équipe lui déclare avec violence qu’ils ont pu travailler à 16 aussi bien qu’à 17 avec des heures supplémentaires bien venues ! Une ouvrière refuse de lui parler, une autre se dispute avec son mari qui, lui, veut garder la prime. Cet homme renvoie brutalement Sandra en lui disant : « Vous avez fini d’embêter les gens ! » On verra plus tard que sa femme va décider de le quitter, suite à la visite de Sandra.
Sandra est déstabilisée. Elle retient de ces discours que sa personne est de trop dans l’entreprise et dans la vie. Elle avale des comprimés et tente de se suicider. Son mari arrive à temps : une bonne nouvelle : Une voix de plus pour elle ! Sandra est amenée en urgence à l’hôpital et pourra reprendre le lendemain la chasse aux voix ! Il reste peu de personnes à rencontrer et notamment un immigré. Celui-ci travaille au noir chez un marchand de légumes en plus de l’entreprise. Il a été embauché en observation pour 3 mois avant un poste possible. Il n’a pas osé voter contre l’avis des autres pour ne pas se faire remarquer. Le lendemain, il votera pour le retour de Sandra, convaincue que d’autres voteront pour elle.

Le résultat du vote est : 8 pour, 8 contre. Donc échec, pas de majorité. Sandra embrasse ceux qui ont voté pour son retour et s’apprête à ranger ses affaires quand le directeur la convoque. Il se déclare inquiet de la division du groupe qui risque d’avoir une influence négative sur les résultats de l’entreprise. Il lui propose un deal : la reprendre dans 2 mois après un congé de maladie prolongée. Ils seront à nouveau 16 dans l’équipe car à ce moment là, il ne reprendra pas l’ouvrier en CDD : Sandra refuse ce qu’elle appelle un licenciement abusif et sort fièrement du bureau du Directeur. Elle a retrouvé le goût de se battre et se propose de chercher rapidement un emploi.

Ce film montre une situation de choix inégal. Inégalité entre le maintien d’une salariée dans une entreprise ou une augmentation du salaire par une prime. Equivalence ? Cela repose la question de Marx : Quelle est la valeur du travail ? Comment la mesure t-on ? On constate l’influence de l’emprise de l’esprit du capitalisme sur le psychisme individuel.
Il ne s’agit pas ici d’intérêt collectif, mais de l’intérêt personnel de chacun, additionné à celui des autres. Pour l’entrepreneur, seule la compétitivité de l’entreprise compte. D’où son retournement et sa nouvelle proposition. La cohésion est nécessaire pour le travail d’équipe.

Ce film montre aussi l’influence de la majorité supposée du groupe sur le vote personnel. Ce phénomène est présent dans les votes des citoyens au moment des élections, avec l’importance prise par les sondages dans la société actuelle.

Danièle Weiss. 15-06-14