Point de vue de René Badache, 25 septembre 2014

Je voudrais saluer le récit autobiographique de Jean-Pierre Weyland, Je voulais vous dire que je n’ai pas été sourd, Education active et promotion sociale, édité par L’Harmattan en 2014, dans lequel je me retrouve pour plusieurs raisons.

D’une part, il représente, de mon point de vue, une contribution vivante au courant de Sociologie Clinique que je soutiens depuis plusieurs décennies. Jean-Pierre raconte une vie d’implication. Plutôt qu’éducateur ou formateur, il se décrit, sans le vouloir, puisqu’il n’emploie jamais le terme, comme un « Intervenant psychosociologique », c’est à dire un intervenant, amené à communiquer avec des acteurs-sujets et qui se trouve impliqué dans une relation avec eux. Il nous décrit alors comment il a pu travailler sur ses propres réactions intellectuelles, affectives et émotives, travailler sur la relation de pouvoir qui s’est établie, et donc réaliser sans cesse cet aller-retour entre engagement et distanciation. En effet on retrouve en même temps un acteur-auteur-sujet qui se raconte (et de quelle façon : il a du style de romancier, ce formateur de formateur !) en empruntant la démarche « histoire de vie et choix théoriques », mais aussi, à partir de fragments de récits de parcours de stagiaires, il nous fait partager des analyses psychosociologiques et cliniques des parcours de certains apprenants aux côtés desquels il a cheminé.

En tant que praticien et acteur militant de l’application de méthodes et outils d’éducation populaire depuis plus de trente ans (dont le théâtre forum), je sens de nombreuses résonnances avec ce livre qui, et c’est cela la force de la clinique, « me parle de moi », de mon histoire de vie, en parlant de celle microcosmique de l’auteur, qui renvoie aussi à celle de notre époque et de la société dans laquelle nous avons plus ou moins tenté d’influer sur une certaine historicité. La « petite » histoire de chacun est traversée par la « grande Histoire», celle qui s’écrit avec un H majuscule. La mise en abîme que je ressens est puissante. Jean-Pierre, en parlant de lui de ses démarches et pratiques, puis des stagiaires qu’il a « accompagnés » (le concept est important, il est clair qu’il ne les a pas « formés » et encore moins « formatés ») parle de moi, et de mon histoire, alors que je n’ai jamais exercé ses métiers (animateur socioculturel et formateur d’adultes en formation professionnelle « aux fonctions de l’animation »). Donc il parle de nous.
Je me retrouve donc pleinement dans ce livre. Pas seulement parce que me retournant sur mon histoire et celle des autres, je chemine avec mes deux aphorismes favoris. Celui de Marx : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » Et celui de Sartre : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. » Ces deux pensées a priori contradictoires se retrouvent pourtant fructueuses dialectiquement dans ce livre. Elles nous aident à définir les fondements théoriques du clinicien critique qui utilise le récit de vie mettant à jour le sujet face à ses déterminations qui fabrique son historicité. Il aurait pu tout aussi bien citer Vincent de Gaulejac qui aurait eu sa place dans ce panégyrique théorique : « L’homme est le produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet. »

À me lire, on pourrait croire alors que le livre de Jean-Pierre est un ouvrage théorique sur le concept de « sujet ». Il l’est, mais en restant toujours sur terre, façonné et fasciné par la pratique et par l’action, c’est à dire par la « praxis ». Si toute l’écriture de ce livre nous délivre une matière concrète, loin de l’abstraction, il nous fait quand même penser et élaborer.

Je me retrouve en Jean-Pierre, car il me donne envie de parler de moi et donc de notre histoire, et donc du désenchantement vécu par notre génération, et finalement de la nécessité aujourd’hui de ré-enchanter le monde. Moi aussi, j’ai culpabilisé d’être ce que mes déterminations ont fait de moi. Moi aussi j’ai voulu par mes engagements de soixante-huitard « réchauffer la planète entière en guise de monnaie rendue. Equilibrer la balance. Inventer des contrepoids. Souffler sur les braises. Feu ! ».

Bref, ce formateur d’adultes dans la branche de l’animation socio-éducative, en parlant de lui, de son métier, de ses valeurs et de ses implications, parle de toute une génération et de son bilan.
Pas seulement parce que pour parler de façon critique de pédagogie, il fait appel à mon ami Jacky Beillerot qui avant sa mort fut le président d’Arc en Ciel Théâtre : « Tout est éducatif. Ce n’est qu’un leurre la plupart du temps. Nous vivons dans Une société pédagogique… Apprendre. Mot d’ordre exclusif. Peu importent les contenus. La dérive techniciste est à l’œuvre. »

Enfin, il nous fait nous replonger, pour peut-être mieux le combler, dans ce fossé culturel que tout éducateur naïf, marqué par les valeurs et idées progressistes des années 70 a dû, comme moi-même, voir « s’ouvrir sous ses pieds tendres », face aux expressions et comportements régressif de personnes qu’il devait accompagner, vers une conscience bienveillante et tolérante. Comme dans la sienne, il y avait en vrac dans notre besace « l’autogestion à tout-va, la mixité revendiquée, la culture de la négociation élevée à son pinacle, le tout baigné dans un climat antiautoritaire… ». Cela donne toujours en vrac, en miroir inversé, des adultes étonnés, déstabilisés, exaspérés, voire offusqués par des : « Sur la tête de ma mère, que j’entends mille fois par jour », ou des comportements sexistes de participants moqueurs et agressifs quand un jeune papa, raconte d’une voix douce et rayonnante : « Quand ma femme m’a dit qu’elle était enceinte, je me suis senti enceinte moi aussi… ». Combien de fois ai-je ressenti, lors de séances de théâtre forum avec des jeunes censés débattre de l’intolérance dont ils sont les victimes, cette offuscation vis-à-vis de leurs propres incapacité à accepter la différence surtout lorsqu’elle se pare de vertus ou de catégories féminisées : « C’est incroyable. Un mec n’a pas le droit de dire ça, en fait ? De parler de ça ? ». Jusqu’au rejet carrément raciste : « “Vous les Blancs…” » De qui parle-t-on ? Du petit-fils de Polonais ? D’Espagnol ? En tout cas d’une vaste et commode entité où ranger tous ses adversaires. “Je suis africain.” Oui ? C’est grand… “Dans ma culture…” Si flou. Si pratique. L’essentialisme guette, dangereux ennemi. Différent par essence ? Non. Etre humain. ». Et puis enfin cette dénonciation de ce soi-disant « antisionisme » ambiant accepté et revendiqué dans les banlieues : « Dans notre microcosme très majoritairement pro-palestinien, les relents d’antisémitisme aux effluves nauséabonds commencent à chatouiller les narines avec de moins en moins de discrétion. “Pourquoi auraient-ils la palme de la victime ?” Partie de poker menteur aux enjeux absurdes : à qui le plus grand génocide ? »

Pourtant Jean-Pierre ne se laisse pas aller, et c’est une qualité essentielle de cet ouvrage, à utiliser les « eux » et « nous » fatalement stérilisant. L’auteur souhaite, et arrive, en nous donnant une leçon de modestie et d’humilité, à échapper au puissant narcotique des années passées. Ce mirage aux alouettes ! Le fameux et tout autant régressif “c’était mieux avant !” Qu’est-ce qui était mieux ? « Nous, sans aucun doute. Nous étions mieux. (C’est-à-dire plus jeunes, plus désirables, l’air ambiant moins lourd puisque la vie est souvent plus insouciante dans les vertes années…) »

Cette valence lui fait alors se vêtir d’une posture d’empathie rogérienne vis-à-vis des sujets (Par exemple pour Patrick, un des stagiaires pour lequel il consacre un chapitre), dont il livre des tranches de vie. Toujours dans ce mouvement empathique, l’auteur prend conscience, il nous fait prendre conscience, qu’il n’a « jamais pensé une seule seconde que l’école n’était pas pour lui. » Ou alors très tard, au lycée, mais dans une posture pseudo gauchiste. (…), il écrit : « Au fond, je savais bien que j’aurais ma part du gâteau. Dans quel univers parallèle avons-nous vécu » On peut dire vivons-nous « Patrick et moi ? Qu’est-ce qu’il me reste encore à rembourser, encore et encore ? Dette inépuisable. »

Ce livre est à lire. Je le conseille à tous ceux qui sont soucieux du « vivre ensemble », une réalité souhaitée, mais hélas, malmenée dans ces temps qui pourraient se révéler terribles. Il nous faut prendre conscience de l’existence de ces univers parallèles pour que nos enfants construisent ensemble une nouvelle géométrie non-euclidienne (celle où les parallèles se rencontrent). N’est-ce pas là la tâche des futurs « éducateur actifs », qui ne veulent surtout pas « rester sourds » ?
René Badache
Sociologue, comédien intervenant, fondateur d’Arc en Ciel Théâtre