Point de vue de Danièle Weiss, 1er juillet 2015

Le 6 juin dernier a eu lieu le colloque accompagnant la sortie du numéro 19 de la Nouvelle Revue de Psychosociologie : l’événement, accident ou promesse ?

L’événement comme symptôme.
J’ai trouvé ce colloque intéressant par la qualité des intervenants et la richesse des contenus apportés que je vais tenter de résumer. Je déplore le fait que l’assistance ait été si peu nombreuse pour assister à cet « événement ».
Si l’événement est toujours considéré comme imprévisible, un surgissement dans le social, il est décrit également par Thomas Périlleux, comme un événement clinique à partir de l’exemple d’une patiente, responsable des ressources humaines dans une entreprise, qu’il décrit comme le surgissement d’une vague, sortant du gouffre de l’angoisse dans laquelle elle se trouve. Elle est alors capable d’évacuer son symptôme en le reconnaissant et en nommant « ce qui l’étouffe et l’empêche de respirer. »
Florence Giust-Desprairies fait le récit de la mise en scène de l’imaginaire collectif d’un groupe d’un centre de loisir, qui reçoit des enfants valides et des enfants handicapés, et la scène qui provoque la remise en question de l’idéal dans le pacte commun. L’idéalisation des membres de cette institution se fait à partir du retour à l’image de l’enfant, surtout l’enfant handicapé qui est encore plus régressif que les autres, comme le paradis perdu. L’autre versant de l’idéal est celui de la socialisation des enfants par l’acceptation des différences, à l’inverse de la société qui refuse de voir le handicap. La société actuelle néolibérale est un repoussoir, dont il faut protéger les enfants ou au contraire, les mettre en scène sur la scène publique pour produire du trouble. Cet imaginaire est questionné par un événement producteur de sens à interpréter : la colère d’un enfant valide, « qui ne veut plus des handicapés qui détruisent les jeux » et demande de façon astucieuse, si « on ne peut pas les remplacer par des pauvres ? »
André Levy entame la table ronde suivante sur l’événement comme construction en s’appuyant sur l’histoire de la philosophie, la rationalité cartésienne et le doute qui font rupture avec la pensée du moyen âge, puis le positivisme d’Auguste Comte, qui fait la part belle au futur, au progrès. Enfin la rupture avec la théorie Marxisme. La rupture dans l’histoire s’est faite par les surgissements de la révolution française et au 20ème siècle, la révolution bolchévique. Les mouvements sociaux, ceux des femmes ceux des noirs américains ont constitué des ruptures dans la vision du monde. Il y a une conception du temps et de l’espace dans les sciences sociales, qui rejoint celle de l’espace-temps en physique où l’événement est un point d’espace où passé et futur se rejoignent.
Marc Glady pose la question du discours des média et la réponse des lecteurs à propos d’un événement : L’immolation d’un chômeur devant Pôle Emploi à Nantes. Il a repéré plusieurs formes typiques de réaction et nous donne une lecture de certains extraits. Face à cet événement, on exprime de la compassion ou son refus, on dénonce la société néolibérale, on apporte des témoignages, des comparaisons, on dramatise sur le futur et d’autres actes à venir, on interroge le mobile, on propose des mobilisations. L’hypothèse de l’orateur : ces discours sont une réaction défensive pour se protéger du côté des lecteurs usagers d’internet. Il y a certes de l’indignation, mais on n’est plus du côté de la plainte ou de la victimisation que du côté de propositions collectives de changement. Il n’y a pas d’élaboration d’une pensée politique. Anne Buffaut axe son propos sur l’indifférence de nos concitoyens face à certains événements qui devraient nous interpeller davantage. Nous ne mesurons pas leur importance. Notre sensibilité n’en est pas affectée comme si nous n’étions pas concernés. Un événement chasse l’autre dans la multiplicité d’informations que nous recevons. Pour illustrer son propos, Anne s’appuie sur l’exemple de la mort de Rémi Fraisse, un jeune écologiste qui lutte contre la construction du barrage de Sievens. On apprend par un journaliste que le préfet, la veille, avait donné des ordres d’apaisement, qu’il contredit par des ordres de fermeté, 3 heures avant le drame. Dans la nuit du 25 Octobre 2014, le jeune homme est tué par une grenade offensive lancée par un gendarme. Celui-ci juge les manifestants violents : « des casseurs. » Il dit qu’il a prévenu avant de faire exploser l’engin. Le directeur de la gendarmerie affirme « qu’il n’y a aucun lien immédiat entre ce geste et la mort de Rémi Fraisse ». La solidarité du corps de métier fonctionne, d’autant plus qu’il se passe une dizaine de minutes avant l’annonce officielle de la mort du jeune homme. On se tait dans un premier temps. Le monde politique reste discret sur cette affaire.

Fethi Ben Slama : Janvier 2015 : le hors champ de l’événement.
Il rappelle tout d’abord que la technologie de nos écrans rend l’événement visible dans l’immédiateté. C’est ce qui s’est produit en particulier pour la révolution tunisienne du « printemps arabe », mais aussi dans les épisodes dramatiques des attentats en France du 7 Janvier contre Charlie Hebdo et du 9 Janvier contre l’épicerie cacher. Cette vision est cadrée par la technique, alors que d’autres facteurs, causes de l’événement, ne se déroulent pas sous nos yeux et doivent être interprétés. Est-ce que la marche du 11 janvier est un événement ? Oui, si elle a fait prendre conscience du phénomène de radicalisation terroriste. Non, car on connaît ce phénomène depuis 10 ans . Il y a une longue histoire du terrorisme, une histoire qui concerne aussi le moyen orient. Une histoire de guerre qui concerne aussi la France en réponse à ces interventions armées dans le monde. « Je dis guerre, car dans la radicalisation djihadiste, il s’agit de fabriquer des guerriers partout dans le monde musulman et dans les pays où les musulmans sont minoritaires. »

Histoire des mouvements terroristes : La première génération est née sur le terrain de l’Afghanistan, puis en Algérie pendant la guerre civile. La deuxième génération est celle des adolescents, devenus des activistes : ils ont entre 17 et 26 ans. Ils ont répondu à une offre considérable sur le marché du djihad par internet. Le ressort principal est la question de l’idéal : un idéal islamiste blessé quand on les écoute. Un idéal dans la souffrance, qui touche particulièrement les adolescents, dont 40% de filles, dans les rapports familiaux, personnels, quelles que soient la condition de ces jeunes, la catégorie sociale, la croyance. D’où une identification à cet idéal blessé collectif. Ils peuvent mettre leurs symptômes au service du collectif, ce qui revient à dé-privatiser le symptôme. On irradie l’idéal blessé par la haine et la vengeance collective. Dans cet idéal collectif, il y a une mission et un relai narcissique qui exaltent et augmentent la sensation d’exister. Il y a aussi une allégeance surmoïque à un chef, qui les soulage du poids des actes cruels qu’ils commettent. Dans les attentats suicides, ils prennent eux même cette figure toute puissante d’un chef et deviennent des martyrs. Des tendances suicidaires peuvent se camoufler derrière cet autosacrifice, qui modifie le statut du sujet, qui devient immortel. Ceux qui ont été délinquants ont transgressé la loi. En devenant djihadiste, il représente la loi et désigne les actes permis et les interdits. Ils deviennent les maîtres. C’est un renversement de domination.

L’espace des djihadistes est un espace tanatho-politique : il vise la mort. Pour comprendre la guerre entre musulmans (Sunnites et Chiites) et d’où provient cet idéal blessé, il faut revenir à l’abolition du califat dont les djihadistes de Daesh veulent le rétablissement. En 1924, Ataturk déclare que le souverain succède au prophète. Il prend la place au sommet de la hiérarchie. Il était profondément laïc. A partir de ce moment, disparaît l’édifice politique de la charia et la garantie du droit religieux. Un siècle plus tôt, Bonaparte en arrivant au Caire avait réuni les chefs de tribu vaincus. Il veut un projet de civilisation où apparaît la division des pouvoirs, laïc et religieux. D’où la naissance des états-nations plutôt que des communautés, des sociétés qui se pensent en sujet social. Naissance aussi de mouvements contestataires comme les frères musulmans. Dans la constitution tunisienne actuelle, il y a la référence à l’islam comme religion, mais pas à un état islamique. L’Arabie Saoudite, malgré les accords avec les Etats Unis pour le pétrole, soutient les mouvements radicaux. Daesh déclare que les sociétés musulmanes, qui admettent la séparation des pouvoirs, sont des traitres. D’où la complexité du jeu géopolitique.

Danièle Weiss