Point de vue de David Faure, 23 Juin 2016

Place de la République, avril 2016 – Pour mémoire

Peut-être êtes-vous passés récemment par la place de la République. Vous y êtes peut-être venus depuis les événements, les attentats, cette pluie de mort qui s’est abattue à quelques pas de là dans une salle de spectacle et un peu plus loin dans des cafés de ces quartiers. Peut-être y êtes vous venus plus tard ou retournés depuis, pour tenter de vous approcher de ce qui s’est passé et de ce qui s’y passe maintenant que la nuit se lève.

Il se passe des choses étranges place de la République, sur la vieille place maintenant rénovée, minéralisée mais débarrassée du flot de bagnoles qui faisait qu’on ne s’y voyait plus, qu’il n’y avait plus de place pour rien, sauf les jours de manifestation, on la retrouvait en s’y retrouvant. Récemment des personnes, des citoyens, des femmes, des hommes s’y sont rassemblés. Ils ont installé des tentes, des panneaux, une sono, et se sont levés pour parler la nuit, se sont assis pour l’écouter. Surtout des jeunes, mais pas seulement, en tous cas ceux qui restent. Ils parlent de tout, c’est un haut parleur géant de toutes les causes actuelles, ils se regroupent, cherchent ensemble, s’interloquent, contestent, débattent, font un usage immodéré, mais à tour de rôle, de leur souffle et de leurs mots, autour d’une forme minimale, de quelques règles. Ils parlent en leur prénom et initiale de nom, tels qu’ils sont annoncés par celui qui veille au cadre. Il y a du métier, c’est certain, et de la fraîcheur aussi, des envolées, des plantages, des énervements, de la douceur… On y trouve une époque, ses méandres et ses accents, comme au marché, seuls les prix ne sont pas indiqués, c’est gratuit !

Il se passe des choses étranges place de la République. A deux pas, des camions de CRS, et juste là, sur le trottoir, sous leurs yeux et les nôtres, des campements de fortune de survivants de la rue, cartons et matelas, gueules d’errance. Et tous les passants, les magasins ouverts, la circulation qui continue, les feux deviennent verts puis rouges, même pas de honte dans ce flot de répétitions et entre les mailles serrées des juxtapositions amères scandaleusement ressassées, on distingue un début. « C’est le début de quelque chose mais on ne sait pas quoi » a déclaré un orateur qui a préféré la vérité au slogan, qui ne sait pas non plus quel risque il prend en disant ça, un intellectuel honnête, qui souffre comme tout le monde d’une inhibition du nerf enthousiastique, on a la passion prudente par les temps qui courent. On ne sait pas… on ne sait pas si on peut tenir longtemps ensemble, publiquement autour du mouvement d’un mouvement, mais dont le plus important est qu’on en ait le désir, le besoin soudain pressant, qu’on s’en émeuve et que quelque chose se dise qui nous fasse cracher à quel point nous voulons ou non ce monde et comment ! Sous cette forme ? Vraiment ? Et à quoi nous espérons abonder ou ne plus avoir à participer. On ne sait pas mais on en discute, on le dit, on ne veut pas croire, on y est, on sème et on plante, sans savoir s’il y aura même quelque chose à récolter, parce que tout à coup on éprouve le soulagement de le faire ensemble. Rêve ou souvenir, imagination ou désir furieux, mais personne pour en faire l’objet d’une volonté froide et raisonnable, lucide… qu’on nous en préserve enfin de ce réalisme où personne n’y est pour personne.

Il se passe des choses étranges place de la République. Ou plutôt quelque chose, Une Chose, mais certainement pas définie, précise, déjà pensée. Toute la richesse d’inconnu de la « chose ». Mais qui fait aussi peur, la Chose des films d’horreur. Elle s’approche, elle est là, elle va nous tuer ou nous faire vivre, mais au moins on saura ! Quel frisson ! Et ce soupçon… cette Chose est-ce nous-mêmes ? Ou fascine-t-elle par ce qu’elle contient de vraiment pas nous ? Votons pour une commission sur la Chose, qui aurait sa place parmi les autres : logistique, actions, poésie, grève générale, etc… Il y en a à la fois pour les estomacs qu’il faut nourrir et pour les vessies qu’il faut vider, et pour la mystique de ce qui couve dans la nuit obscure. Debout ! Comme la silhouette sombre d’une femme qui se tient là perchée immobile sur un piédestal, hiératique mais pas martiale, elle tient un rameau dans un geste tranquille, dégageant une relative douceur si on parvient un peu à se soustraire à sa majesté. Elle regarde au loin vers l’ouest, gardée par des lions de bronze, elle veille sur la mémoire du peuple, des dates vibrantes sont gravées sur la pierre blanche, et aux pieds de la dame, des hommes qui révolutionnent ensemble sur les bas-relief de bronze, présentant des foules, des barricades, des assemblées. Si vous en faites le tour, saurez-vous rappeler à la surface du présent tous les événements qui s’y retrouvent dans un fracas immobile ? Mémoire vivante, mémoire figée, trous de mémoire.

Il se passe des choses étranges place de la République. Ce monument qu’on ne voyait plus vraiment a pris une autre direction, il a été pris d’un culte nouveau. Il faut en faire le tour une fois, d’abord pour voir, curieux, qu’est-ce qui s’y passe du social, de ce bain commun fragmenté en autant de petites gouttes séparables en théorie seulement, glissantes et fuyantes, sensibles au coup de froid et de chaud, prêtes à cristalliser ou à partir en vapeur. C’est un amoncellement de témoignages, de pancartes, de drapeaux, de prénoms, de peluches coincées dans les replis des bas reliefs, des graffitis à même la pierre, des coups de peinture, de textes déjà délavés ou suintants dans leur pochettes en plastique. Des slogans, des prières, des incantations, des déclarations, des attachements, des renoncements, des fleurs dans différents états de fraicheur, des bougies, des emportements, des promesses, des veilleuses qui entourent tout le monument, formant un cercle lumineux au pied de la statue, cercle de feu tremblotant aux courants d’air. « Même pas peur ! » Qui sont ces gens ? Qu’est-ce qu’ils vivent ? De quoi s’agit-il ? Politique ? Religion ? Dans ce premier tour, peu à peu, on prend la mesure, on s’imprègne, et l’émotion prend, forte. On se prend alors à entamer un deuxième tour, et c’est l’intensité de la tristesse qui emporte, de la perte, du sang qui a coulé, des vies parties et de ce qu’elles disent de nous, et aussitôt, flamboyant au même endroit, la ferveur de ceux qui sont venus, touchés, s’échouer, pleurer et se redresser en rassemblant leurs indignations et leur vitalité, d’un seul mouvement. Ce qui s’en dégage, la force qui vous en impose, c’est à la fois toute la diversité visible des croyances, des causes, des visions, des langues, des écritures, où chacun a choisi ce qui lui semblait le plus à même de soigner la blessure, de redire l’endroit où il veut exister, et c’est aussi l’unicité de ce qui traverse cet élan, il faut redire de toutes les façons possibles ce à quoi nous tenons, ce par quoi nous sommes traversés, la douleur, l’incompréhension, la révolte. C’est le corps de la société meurtrie et vivante, qui se laisse lire dans l’impudeur de ses cicatrices.

Il se passe des choses étranges place de la République. C’est un collage de tous les cultes. Toutes les croyances sont accrochées, suspendues, inscrites, dessinées et aucune ne prend le pas sur l’autre, ailleurs dos-à-dos, ici elles se tutoient. Mais ensemble dans leur bigarrure, elles disent le besoin d’un nous tous, et la vanité petite de chacune. Les drapeaux qui sont là sont misérables comme le cierge, la prière, le manifeste ou le dessin pris chacun pour soi. Il n’y a pas d’entité suprême ici, ou il y en a tant que chaque groupe qui s’y manifeste dans sa particularité semble dépassé, chacune s’arrête en pointant vers ce qu’elles visent toutes mais n’atteindront jamais toute seule. Ce qui se passe va bien au-delà et remonte beaucoup plus loin. De ce qu’on ne peut pas nommer, ou à peine, seulement en détournant les yeux. Il s’y invente et s’y retrouve, s’y bricole et s’y transforme un culte nouveau et ancien – le néo et l’archéo s’y réunissent, dans la confusion des temps. C’est le bronze des monuments aux morts et leurs pierres aux noms gravés sur toutes les places de tous les villages de France dans leurs appels au souviens-toi, toujours prêts à la rodomontade, ça réchauffe avant de refroidir. C’est un grand vaudou républicain respectueux et cruel, avec son fétiche qui s’épaissit au fur et à mesure des cérémonies et des traces des rituels, des objets cloués ou collés, de la cire et du sang, des cheveux et des dents, qui font des objets monstrueux et dans les yeux desquels on peut lire chaque atome d’expérience humaine, dont on devine les intensités qu’ils ont capturées, oubliées mais présentées, qui irradient alentour les émotions, happant le passant, malheureux benêt qui pensait s’en tenir à distance, s’en protéger en toute objectivité. C’est un autel, un pan de mur pieux d’église où auraient poussés des ex-votos foutraques à l’adresse de saints qui s’ignorent. C’est une immense prière à Notre-Dame de la Chose Publique, vierge noire, sucrée comme la Guadalupe, salée comme aux Saintes Maries de la mer, et toutes les autres de partout, et de celles d’avant surtout, les callipyges, toutes celles dont on n’attend plus de miracle mais qui attirent irrésistiblement les élans de la consolation introuvable et d’un futur moins stérile. La grande mère primitive ressurgit, elle est là, elle a tourné la tête vous avez vu ? Elle nous regarde et nous ignore, disponible aux regains, indifférente aux visages.

Il se passe des choses étranges place de la République. C’est le post-moderne qui se fait religion primitive, culte impensable qu’aucune république ni aucune religion à elle seule ne pourrait offrir. Le mystère du lieu c’est qu’il vous plonge au contact direct de ce que vous ne vouliez plus. Plus jamais ça ! Fini les sacrifices sanglants au dieu soleil de pacotille ! A nous la Raison toute droite ! Et de vous le fourrer sous le nez et dans les tripes sans mâcher, dans un hoquet qui vous augmente et vous soulève. Tristesse et peur retournées en puissance et joie. Opération que seuls les fous ont pu déblatérer en paradoxes incompréhensibles. On en a crucifié pour moins que ça ! La descente aux enfers convertie en montée au ciel, hop direct, sans ascenseur, et va et vient et va et vient. La solitude et la perte qui cachaient le lien et le partage. Cet amoncellement spontané, cultivé par des vestales improvisées est un lieu où la Chose se montre et nous fait entrevoir l’humanité une et nue. Qu’elle soit enfin vraiment Publique alors la Chose ! Déclarée apte à être trainée dans la rue, susurrée ou balancée sur les places, en guirlandes et en pavés, en lumières tout plein, en baisers avides, en tendre n’importe qui !

Après les hurlements au fond du silence, on entend de nouveau le bruit du mégaphone, ça chuinte et ça articule, ça cherche à se faire comprendre et entendre, et maintenant qu’on se retourne… les arbres se taisent, les sirènes s’amenuisent, oui c’est ça, on comprend que ceux qui la prennent la parole, et vous la donnent à entendre et à reprendre en chœur, ceux qui nés de la dernière pluie et tombés de l’étoile filante la plus proche, tous frais tous nouveaux à l’ombre de la Grande Dame, ils ne parlent que de ça. Oui, il se passe des choses étranges place de la République.

 

Post-scriptum, juin 2016 : ce texte cherchait à saisir un moment pris dans les premières semaines du mouvement Nuit Debout. Faut-il écrire aujourd’hui au passé ? Quelle part de violence et d’espoir mêlés dans les mouvements sociaux des dernières semaines ? Répliques, lignes de faille, béances dans un sol néanmoins fertile ?