Point de vue de Danièle Weiss, 15 Mai 2019

Un tramway à Jérusalem : film d’Amos GitaÏ, 2019

Il raconte des scènes brèves prises sur le vif dans ce tram qui transporte des personnes très différentes par la religion, la langue, la nationalité. Les heures défilent sur l’écran montrant des allées retours de passagers dans différents quartiers de la ville par temps de soleil ou de pluie, le jour ou la nuit, scandé par le nom des arrêts. La caméra filme de près les visages. Une femme chante au début, une autre, une gitane, termine le film. La musique accompagne ces moments esthétiques et leurs visages sont de profil, à la manière de l’Egypte antique.

Un touriste français, joué par Mathieu Amalric, visite la ville  sainte en compagnie de son fils et essaie de l’intéresser en lisant la lettre d’un écrivain français venant du Liban à dos d’âne et arrivant à Jérusalem, mais l’enfant comme tous les enfants dans les trams bougent sans cesse et manifeste peu d’intérêt. Il sera plus tard accosté par un couple d’amoureux d’une quarantaine d’années qui, en Anglais, expriment l’un et l’autre, leur admiration pour ce pays, si petit, si valeureux avec sa marine et son armée. Découragés, ils se détournent de lui car le Français ne répond que pour vanter ici, l’éclat du soleil, une façon sans doute de montrer à ces interlocuteurs son indifférence à leurs propos!

Parmi les passagers du début du film figurent des juifs religieux habillés de redingotes noires et de chapeaux à larges bords du siècle dernier. L’un d’entre eux, tente d’expliquer un verset de la thora à voix haute de façon plutôt sommaire ; on voit aussi un prête orthodoxe qui imagine que sa jeune voisine est une prostituée  et veut sans doute la sauver par le récit de Marie-Madeleine au pied du Christ sur la croix. Nous avons suivi au paravent la conversation de cette belle jeune femme qui fuit la drague de l’employé du tram en se rapprochant d’une amie  qu’elle retrouve là par hasard. Cette dernière lui fait la leçon à propos de son amoureux qui ne la fréquente qu’au « lit », d’où la bévue probable du prêtre qui écoute, intéressé.

Deux jeunes femmes montent dans le bus : l’une est palestinienne avec un passeport hollandais ; elle a divorcé et n’est jamais allée en Hollande, l’autre est née en Israël, mais a vécu dans plusieurs pays. Un policier demande son passeport à la jeune femme palestinienne et lui demande si elle est Hollandaise, celle-ci répond seulement : C’est mon passeport. Il hésite et garde un moment le document quand l’autre jeune femme s’insurge devant cette scène d’intimidation ; elle est alors sommée aussi de montrer sa pièce d’identité, puis le policier temporise et rend les papiers.

Un autre  sketch : une mère assez volumineuse et son fils malingre. Celui-ci a épousé une « goy » et a divorcé. Elle voudrait avoir des petits enfants et qu’il se remarie. C’est une caricature de mère juive. Il répond : Et toi, pourquoi tu ne te remaries pas ? Dans cette séquence, la mère prend tout le compartiment à témoin. Elle s’adresse aussi à son jeune voisin, un religieux qui lit la Thora. Il a 26 ans, n’est pas marié, les versets du livre lui servent à méditer.

La dernière scène avant la finale du film est celle d’un couple qui se dispute : Ils n’ont pas d’enfants. Elle voudrait en adopter un, lui refuse un enfant dans « ce monde de merde ». Finalement ils se réconcilient tous les deux quand il lui propose de partir à Eilat. Au bord de la mer près de la frontière égyptienne, est ce un paradis ?

Le but de ce film est de nous faire vivre à la fois la complexité  et la diversité des relations dans cette ville, vue par les religions comme sacrée ou comme un lieu déchirée entre deux populations, mais aussi des rencontres quotidiennes banales qui peuvent se passer n’importe où.

Le titre est un clin d’œil à celui de Tennessee Williams : un tramway nommé désir pour évoquer la passion du réalisateur pour filmer le quotidien de son pays, Israël dans sa diversité.

 

 

Monrovia, Indiana : Film de F. Wiseman. 2019

Ce film nous plonge dans l’Amérique de Trump, rurale, délaissée par la culture des villes sans âmes, traversées par des routes, au centre où apparaissent des salons de coiffure, un pub, une église, un magasin de tatouage, un hypermarché et parfois le dimanche, une brocante. Beaucoup d’habitations regroupées et  toutes semblables, mais aussi quelques maisons plus cossues avec arbres et pelouses.

Les images qui nous sont montrées sont angoissantes car elles sont nues et sans commentaires. Du côté nature, de grandes étendues de champs de blé, de maïs et de colza, parfois agités par le vent. Le mouvement est surtout donné par le ballet des tracteurs labourant et arrosant en même temps le sol de pesticides. Les graines sont ensuite amenées après récoltes dans des silos qui s’élèvent comme des tours dans le paysage.  Dans toutes ces scènes, le bruit des machines se font entendre bruyamment, toujours sans parole rendant ces visions renouvelées insupportables. Autres scènes difficiles, celles de cochons gros et gras, serrés les uns contre les autres et conduit à l’abattoir. Les vaches noires, sales, ont très peu d’espace pour brouter car tout l’espace est pris par l’agriculture. Dans l’image qui succède,  elles seront transformées en gros steaks servis dans le restaurant pub, où là des conversations sont enfin entendues. On se donne des nouvelles des uns et des autres comme dans tout lieu.

De très beaux tracteurs sont présentés dans une foire et le commentaire au micro les présente comme des stars en mouvement devant des spectateurs admiratifs.

Le réalisateur nous montre aussi plusieurs réunions du conseil municipal où il est question d’accepter de nouveaux habitants  sur un territoire circonscrit et limité appartenant à une société. Le conseil n’arrive pas à se décider car les avis sont partagés. On demande d’autres subventions à l’état. Ces réunions nous montrent l’individualisme de chacun et le repli, au dépens du collectif.

Un autre lieu prête à rire, c’est le Lion’s club où choisir et payer un banc supplémentaire devant la bibliothèque, prend beaucoup de temps !

Nous sommes invités à suivre une autre cérémonie qui nous laisse pantois devant le rituel et les costumes, pour remercier un homme fidèle depuis cinquante an à une organisation franc maçonne.

Un mariage est célébré pendant ce tournage. Le prêtre évangélique présente deux croix aux époux qui se sont dit oui l’un à l’autre : L’une est de forme carrée celle du mari, l’autre plus fantaisiste et plus ronde, celle de l’épouse, se loge à l’intérieur de la première, et la jeune femme doit la fixer par par trois clous représentant : le Père, le Fils, le Saint esprit ! Une histoire bien traditionnelle de la soumission d’une femme à l’époux.

Le film se termine par un enterrement avec photos de la défunte et discours élogieux du prêtre dans l’église, puis le passage de la mise au tombeau avec la terre, puis des fleurs. Cette dernière séquence symbolique signifier l’intention du réalisateur de nous faire partager la difficile réalité de ce territoire.