Point de vue de Elwis Potier, 30 août 2015

Devenir poisson papillon
Les poissons volants nous ressemblent beaucoup, surtout sous leur meilleur profil. N’y avez-vous jamais pensé ? Oh, bien sûr, il faut un peu d’imagination comme on dit, mais surtout, il vous faut de bons yeux, bien ronds et de chaque côté de la tête. Vous y êtes ? Bien sûr que vous y êtes puisqu’on est tous équipés de la même manière dans le fond et dans le dos, on a tous un côté ange et un côté démon, on a tous des ailes et une queue de poisson.
N’avez-vous jamais essayé de voler de vos propres ailes, bien qu’un peu sales? N’avez-vous jamais essayé, je dis bien « essayé », la nage-papillon, même de façon très éphémère? Et quand vous sortez enfin la tête du bain dans lequel vous trempez depuis déjà trop longtemps, n’avez-vous jamais eu envie de devenir ce joli papillon qui a réussi à faire oublier son passé de chenille adolescente ou de dormir les yeux ouverts comme un poisson rouge dans son être étang, sans se soucier du temps qui passe ?
« C’est en prenant récréation de soi-même qu’on fait les choses les plus ailées, que le poisson-bœuf peut devenir poisson-volant », nous disait justement, à ce propos, le génial Vialatte (Lettre à Ferny Besson du 17 décembre 1950). Il en connaissait un rayon en matière de récréation, le grand Alexandre, et en matière de devenir exocet, pour parler comme Deleuze, on ferait bien d’en prendre de la graine à faire germer l’encéphale, pour parler comme quelqu’un d’autre, puisque l’exocet est le nom exotique et scientifique de cet animal étrange que nous sommes, donc. Enfin, si ce n’est nous, c’est notre frère, lui.

Zoopoétique
On a trop tendance, par anthropomorphisme, on s’en doute, à rapprocher les comportements animaliers des attitudes que nous autres, humanoïdes, avons mis tant de temps et d’esprit à façonner avec nos petites mains agiles. Mais les bêtes ont ceci d’intelligent qu’elles nous renvoient toujours notre bêtise et l’on ne saurait résister longtemps devant la réflexion de nos aspirations papillonnant à la surface de l’eau. Comment ne pas succomber à l’enchantement du miroir que nous tend l’exocet, même au prix d’un anthropocentrisme naturellement inepte comme le sont tous les centrismes ?
Laissons la zoologie poétique apporter de l’eau à notre moulin : les exocets sont très sensibles et irrésistiblement attirés par la lumière, gris avec des reflets bleus sur le dessus, argentés en dessous, ils vivent en groupe et peuvent se compter par millions. Surtout, le tragique de leur existence les leste inévitablement d’une angoisse quasi humaine : condamnés à voler pour vivre, à s’élever au-dessus de leur condition pour échapper à la mort qui rode sans arrêt dans les profondeurs, les poissons volants ont un rapport particulier à la gravité. Petits poissons affublés d’ailes d’Icare, leur voilure incongrue ne peut les faire planer que quelques secondes, le temps d’une extase, avant de les laisser retomber. « Il faut savoir retomber pour ressauter », comme ils aiment se répéter. C’est dans leur nature.
L’exocet le ressent jusque dans ses arêtes : il n’est libre qu’un instant, cet instant infini qui lui rappelle qu’il n’est pas oiseau. Cette humide condition est partagée par d’autres beloniformes mais lui seul l’a accepté, car il sait mieux que personne qu’ « il faut être de temps en temps malheureux pour pouvoir être naturel » (Pessoa).
La mélancolie que vous verrez dans le noir de son hublot bigleux révèle une vérité bien plus bête parce que plus humaine encore. Regardez-le. Regardez-vous. Regardez-le de nouveau : ne sentez-vous pas qu’au fond de lui-même, l’exocet s’exècre ? Ne voyez-vous pas qu’il le sait ? Il le sent, il le sue et le subodore. Il sait qu’il ne sait pas voler.

Loi de Herring
Ce poisson qui n’en a pas l’air, spécialiste de la basse voltige, est un bien piètre volatile – n’en déplaise aux aviateurs américains – et ne peut voler que pour les autres espèces de son genre, jamais pour lui-même. N’importe quel plancton vous le dira : les débats entre eux ne volent pas très hauts et quand il s’agit de planer sous l’eau, les exocets excellent à échouer. C’est parce qu’ils ne trouvent jamais chaussures à leurs nageoires et qu’ils n’échappent malheureusement pas aux lois sociales qui nous gouvernent, en particulier la fameuse loi de Herring.
Dans son bel ouvrage sur Les trois cultures, Wolf Lepenies nous rappelait combien il était difficile d’échapper à cette loi ignorée bien qu’usée jusqu’ à la semelle des sciences humaines et sociales. Elle affirme, avec son auteur notoirement méconnu, que « les adeptes d’une certaine discipline sont toujours particulièrement nuls dans ce qui relève précisément du domaine de leur compétence : les historiens oublient le passé, les psychologues ne parviennent pas à surmonter leurs émotions, les économistes commettent des dépassements de budget, et les sociologues sont incapables d’organiser leurs relations sociales. » (W. Lepenies, Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, 1990). On pourrait alors se demander ce qu’il en est pour ceux qui se nomment psychosociologues… mais ne nous attardons pas trop sur cette question indue et revenons-en à nos chimères. Demandons-nous donc ce qu’il en est pour ceux que l’on nomme poissons volants comme on dit des cerfs qui ne tiennent qu’à un fil. Le premier plancton venu pourra témoigner qu’ils sont bien trop honnêtes et terre-à-terre pour se voler entre eux et qu’ils sont foncièrement incapables de décoller, de se piloter ou encore de se projeter. Ils sont les sans-tableaux de bord, les sans-plans de vol, les sans-projets des mers. Livrés à eux-mêmes, ils n’ont rien d’aérien ni de céleste, et pourtant. Est-ce ainsi que les exocets vivent ?

Coordination bicéphale
Avez-vous déjà vu un escadron de poissons-volants avancer à la vitesse d’un bateau de touristes comme des dauphins qui s’exhibent et font les malins? C’est beau. C’est même fascinant. J’ai eu la chance d’en voir un cet été et je ne suis pas prêt de l’oublier. Ça commence par un échauffement de quelques sots, trois coups avant la levée de rideau, puis vient une flopée de sautilles enchaînées en flottilles serrées. On est tout de suite captivé par cette performance inattendue bien qu’espérée, comme du théâtre de rue en pleine mer. Ils bravent l’interdit de leur nature avec une telle majesté, un éclat tel, à faire pâlir n’importe quel peloton de flamands roses figés entre l’être et l’oubli. Il faut les voir esquisser de concert leurs envolées baroques, les ailes tendues en croix, le ventre souple, le geste de la queue digne d’un ballet russe contemporain, et disparaître aussi soudainement qu’ils sont apparus. Un événement vous dis-je.
À mi-chemin entre les thons d’Aristote se défoulant à la surface de l’océan et les épinoches fort appréciées des biologistes dans le coup – même si l’épinoche ne vaut pas grand-chose comme poisson (dixit Cuppy)- les poissons volants sont socialement disciplinés et individuellement excentriques, ce qui, vous en conviendrez, fait un curieux mélange. Au-delà de la frénésie apparente qui anime le groupe s’ébrouant au large des côtes bétonnées, une organisation précise et des rôles clairement définis apparaissent à l’observateur aiguisé bien que nu de l’œil. On a beau être en vacances, il y a des penchants qu’on ne saurait réfréner.
Mon attention a d’abord été divertie par un étrange spécimen doté d’une bosse sur la tête, une excroissance fort disgracieuse qui lui donnait l’air d’un poisson soucieux voire sourcilleux, comme s’il avait deux cervelets logés dans le front. Cela semblait l’alourdir un peu car il ne faisait pas la course en tête, malgré une des distinctions les plus prestigieuses dans le règne animal. Non, il sautait comme les autres, obstinément, imperturbablement, derrière les meneurs de cette horde courtoise. En tête de peloton, deux individus ostensiblement ordinaires mènent le bal en se relayant avec une régularité de métronome : un couple d’exocets exquis exactement accordés à la tête d’une troupe parfaitement coordonnée. Une équipe bien équipée en somme, une société idéale que j’ai peut être rêvée mais qui en vaut bien d’autres, comme celle d’Aristote par exemple, qui n’y connaissait rien en exocets.
S’ils travaillaient à l’usine, ils seraient forcément en coopérative. S’ils étaient cultivés comme Bourdieu, on dirait un intellectuel collectif. S’ils vivaient en république, ils auraient certainement deux présidents.

Et c’est ainsi que le poisson-volant est grand.

Elwis Potier