Point de vue de Louisa Baralonga, Jeudi 8 Mars 2018

Étienne Tassin est mort le 7 janvier 2018 de façon soudaine, ce professeur de philosophie rencontré à l’université Denis Diderot[1], a été une figure de mon parcours en sociologie clinique psychosociologie. En tant qu’il contribuait à établir des ponts entre les étudiants, il a contribué au déploiement de ma socialité[2]. De sorte que je souhaite également lui rendre hommage[3], en revenant sur les moments qu’il a participé à instituer, moments favorisant la rencontre de l’autre, la construction de relations étendues ou identité ryzhomatique[4].

En 2009, Étienne Tassin est spécialiste de la philosophe politique au Centre de sociologie des pratiques et des représentations politiques (CSPRP), laboratoire qui développe des projets avec des institutions universitaires haïtiennes. Cette année-là, j’entre en master recherche sociologie clinique et psychosociologie où j’ai l’occasion de rencontrer ces étudiants. Ces premiers liens établis vont se resserrer en doctorat. D’abord le CSPRP fusionne avec mon labo[5] et l’entrée en thèse entraîne des occasions de suivre des cours en philosophie politique, de présenter des communications aux séminaires de l’axe porté par l’équipe de chercheurs dont fait partie Étienne Tassin. Lors des séminaires doctoraux, il est présent, à l’écoute, témoin attentif et bienveillant de mes premières analyses. L’espace, ouvert et accueillant, qu’il entretient permettait de partager ses travaux avec des professeurs et étudiants. Si bien que j’avais deux inscriptions, l’un avec mes pairs et, l’autre, avec les espaces créés par les membres de l’axe théorie sociale et pensée politique. Une épistémologie proche et à la fois distincte venait ainsi étayer et soutenir ma réflexion.

Je l’ai connu professeur, mais également directeur de l’école doctorale, où il veillait à favoriser le déploiement de la pensée, à notre rythme, malgré les contraintes nouvelles qui, au fil des années, tendaient à conditionner l’inscription en thèse. Son attitude m’a ouvert à des opportunités intellectuelles articulées à des moments conviviaux. À l’invitation de Martine Leibovici[6] (également professeur en philosophie politique), j’ai participé à la journée d’étude Penser la représentation à l’aune de la démocratie, le 28 mai 2011 à la Fondation Jean Jaurès, en présence de plusieurs spécialistes de la représentation politique[7].

Lors de l’invitation de Sophie Klimis[8] à Paris 7 (7 février 2012), je l’ai entendu discuter sur la démocratie athénienne. Puis, présente au séminaire choix théorique et histoire de vie (le 11 avril 2012), j’ai aussi pu mieux saisir l’homme qu’il était. Aux carrefours de sa biographie et du contexte de sa formation, j’ai découvert comment son attachement au cosmopolitisme avait pris forme au cours de sa trajectoire. Ce qui m’a porté à découvrir son travail et à m’intéresser à son ouvrage Le maléfice de la vie à plusieurs (2012).

J’ai également assisté à la pièce La vérité en pointure à partir d’un texte de Jacques Derrida à l’occasion du 30ème anniversaire du Collège international de philosophie (9 juin 2013), au Théâtre de Gennevilliers (T2G). Ainsi qu’une pendaison de crémaillère, des déjeuners informels, des dîners à la maison. Il régnait autour de Étienne Tassin, une synergie centrée sur la complémentarité et la créativité, des initiatives, des idées, des occasions de se faire plaisir en évoquant ses pensées et le travail de penser.

À force de participer aux séminaires organisés par l’axe théorie sociale et pensée politique, j’ai fini par m’autoriser, jusqu’à la veille du doctorat, à y présenter mes travaux. J’ai fini par m’y sentir un peu chez moi. Le cadre était toujours ouvert à la mise en discussion de nos productions par des chercheurs aguerris, le plus souvent en petit comité. Discussion critique et favorisant également la progression. J’étais contente d’avoir ce lieu d’expression, c’était un peu un espace venant faire tiers, dans la relation forte entre les professeurs et moi. Pas toujours à l’aise, je me suis autorisée à dire ce que je pensais même quand cela pouvait être discuté, voire critiqué. Plus libre, et dégagée, grâce à la pluralité des liens qui pouvaient se construire avec cette équipe et ses étudiants, j’ai petit à petit noué des affinités.

Une fois la soutenance passée, j’ai été immédiatement intéressée lorsque l’invitation à participer au cycle sciences fictions[9] sur le thème « Nos autres » à circuler. Ce cycle construit par Étienne Tassin et Alice Carabédian propose de visionner un film et d’en débattre. Une forme qui m’a séduite. J’ai ainsi passé la soirée du 28 novembre dernier à visionner La planète des singes puis à discuter avec le public. J’ai adoré ce moment. J’ai retrouvé, au cours de cette expérience, cette capacité à créer des espaces qui permettent de relier des savoirs, des cultures, des esthétiques, des sensibilités, des analyses ouvertes à l’autre, quel qu’il soit, de façon à favoriser la rencontre et à établir des ponts. Ce que je garde de lui est une intensité capable de créer une forme permettant le lien sur des objets complexes, objets portant sur notre humanité et fondateurs de notre sentiment de cohérence et de continuité avec la part « transhumaine » qui nous constitue.

Je ne peux m’empêcher ici d’aborder également son engagement auprès des migrants de Calais[10]. J’ai suivi et observé à distance son travail. Étienne Tassin me donne envie de transmettre cette sensibilité au temps présent dans une propension au déploiement des possibles de notre humanité, chaque fois à renouveler et à confronter au réel ainsi qu’au fantasme qui guide et parfois entrave notre condition d’être vivant.

En tant qu’étudiante, je lui suis reconnaissante de sa manière d’avoir insufflé des dynamiques d’échanges à l’université. En tant que doctorante, je lui suis reconnaissante de son accueil inconditionnel de l’autre. En tant que chercheur, je lui suis reconnaissante de sa volonté de relier les arts dits populaires et les savoirs académiques. En tant que citoyenne, je lui suis reconnaissante de son attention aux frontières qui se construisent entre les individus.

[1] http://lcsp.univ-paris-diderot.fr/Tassin-Etienne (consulté le 2 février 2018)

[2] Il s’agit de la « mise en question de la structuration imaginaire du social, du recouvrement des hommes par leur catégorisation instituée », voir Castoriadis, Cornelius « La mise en question de l’imaginaire dans l’histoire effective. Rationalité et lutte des classes » p. 195-208 in : Histoire et création, textes philosophiques (1945-1967), Paris : Seuil, La couleur des idées, 2009, p. 199.

[3] De nombreux hommages lui ont été rendus. https://recherche.univ-paris-diderot.fr/actualites/hommage-etienne-tassin (consulté le 2 février 2018)

[4] Glissant, E. (2007). Poétique de la relation. Paris : Gallimard.

[5] Le laboratoire de changement social fusionne avec le CSPRP. C’est ainsi que naît le laboratoire de changement social et politique.

[6] http://lcsp.univ-paris-diderot.fr/Leibovici-Martine (consulté le 2 février 2018). Martine Leibovici, maître de conférences émérite (HDR) à l’Université Paris 7, est membre du Laboratoire de changement social et politique (axe théorie sociale et pensée politique, anciennement Centre de sociologie des pratiques et des représentations politiques). Elle est spécialiste notamment de Hannah Arendt.

[7] Étaient présents Bernard Manin, auteur en 1995 de l’ouvrage Principe du gouvernement représentatif (2012). Rattaché à Institution d’études politiques, il est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et professeur à New York University. Il est membre du Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron (CESPRA). Patrick Savidan est professeur de philosophie à l’université de Poitiers, directeur de la rédaction de la revue Raison Publique, président de l’Observatoire des inégalités. Didier Mineur est chercheur associé au CEVIPOF – Sciences Po. Il a publié notamment Archéologie de la représentation politique : structure et fondement d’une crise (2010). Il travaille en particulier sur la question de la représentation politique. Charles Girard est maître de conférences à l’université Jean Moulin Lyon 3. Il est l’auteur d’une thèse sur l’idéal délibératif dans les théories contemporaines de la démocratie et éditeur (avec Alice Le Goff) de La démocratie délibérative (2010). Samuel Hayat est chargé de recherche au CNRS, après une thèse en science politique à l’université Paris 8 – Saint-Denis, publiée sous le titre Quand la République était révolutionnaire, citoyenneté et représentation en 1848 (2014).

[8] http://www.usaintlouis.be/sl/100187.html (consulté le 2 février 2018)

[9] https://culture.univ-paris-diderot.fr/cinema-1/science-fiction-utopie-et-dystopie (consulté le 2 février 2018).

[10] https://blogs.mediapart.fr/edition/la-jungle-et-la-ville/article/080717/exil-hospitalite-et-politique (consulté le 2 février 2018)