Point de vue de René Badache, 11 février 2015

Le Théâtre Forum (TF), démarche utilisée dès son origine dans des dispositifs de transformation sociale, trouve de plus en plus sa place dans des interventions de type psychosociologique, qui offrent aux participants un espace ludique et convivial, de respiration et de compréhension, acceptant l’éprouvé et le conflit. Parallèlement, l’action théâtrale citoyenne en milieu ouvert continue à produire ses bienfaits, contaminée parfois, en retour, par des thématiques issues du monde de l’entreprise.
Le dispositif dit d’« atelier citoyen » de L’Haÿ les roses (94) consiste à réunir un groupe de volontaires qui va, à la demande, préparer une saynète traitant d’un fait de société, et « porter » cette problématique devant un public, afin de mettre en place un débat théâtral. Parfois, comme c’est le cas ici, on fait appel à une personne ressource qui confronte son expertise à celle des participants pour produire des perspectives de changement.
La situation décrite dans cet article a été construite en trois étapes.
1) L’après-midi une séance de préparation avec un petit groupe de volontaires qui ont construit des scénarios à partir de situations vécues.
2) Une séance « publique » avec une soixantaine de personnes invitées à participer selon les principes du théâtre forum.
3) Une conférence improvisée, s’appuyant sur les situations jouées, avec un chercheur – intervenant-sociologue-clinicien auteur de plusieurs ouvrages sur les mutations du monde du travail . Suivi d’une discussion avec le public.
La séance commence par des jeux, puis la « maquette théâtrale » est jouée par les volontaires.
Jacqueline
Une employée demande un aménagement de son temps de travail. Son fils est atteint d’une maladie qui va nécessiter un suivi médical lourd. Elle en fait part à ses collègues. L’une l’engage à en parler avec son manager. L’autre dit que l’entreprise n’a pas à s’adapter à chaque cas particulier, mais que c’est à elle de s’organiser pour concilier sa situation avec son travail. Ce que va confirmer sa manager qui lui rétorque que sa demande n’est pas compatible avec la bonne marche du service et qu’elle ne sera pas en mesure de pouvoir faire une exception. Elle en parlera tout de même au DRH qui ne prend pas la peine d’envisager une solution. La fin de non-recevoir des RH lui sera signifiée par mail. Jacqueline, seule, s’écroule.

À partir de la question : « comment faire pour améliorer la Qualité de Vie au Travail ? », le Théâtre Forum commence. Le processus consiste à examiner des alternatives et leurs conséquences, par des prises de rôle (même des rôles qui n’existent pas dans la maquette, comme le syndicaliste), chacun peut affirmer une expertise égale à celle des autres. Les participants quittent leur statut de spectateurs pour devenir des «spect-acteurs » faisant émerger des « possibles », le tout éclairé par la personne ressource.

Qu’est-il sorti de ce processus ? Voici quelques éléments du diagnostic partagé (commentaires de Vincent de Gaulejac en italique) :
– Le TF montre qu’au nom de belles idées, de belles valeurs on essaye des choses, mais le réel, résiste. On a alors ce sentiment d’impuissance. On se débat dans une société paradoxante : chacun est confronté à des injonctions contradictoires, à des dilemmes permanent qui font perdre le sens (signification et orientation)et donne le sentiment d’un monde de plus en plus incohérent dans lequel on ne sait plus très bien à quel sens se vouer.
– Aujourd’hui, il faut être un winner. Jacqueline, par sa demande est passée du côté des loosers. Si elle veut être performante, il faut qu’elle fasse des sacrifices. On assiste au développement d’une lutte des places généralisée qui se substitue à la lutte des classes. Comme le dit Albert Jacquard, un gagnant ça produit obligatoirement des perdants. Et le plus grand des perdants, c’est la solidarité.
– Au nom de la logique de la Gestion des Ressources Humaines on aboutit à un paradoxe : l’idéologie des ressources humaines affirme remettre au centre la question de l’humain. C’est une très bonne chose. Sauf qu’elle prend en compte l’humain comme une ressource au service du développement de l’entreprise. Ce n’est plus l’entreprise qui est au service d’un projet de développement des hommes, ce sont les hommes qui deviennent des ressources au service du développement de l’entreprise. L’humain est devenu un capital qu’il faut faire fructifier.
– Le TF soulève la question du sens. Ce qui donne du sens au travail, c’est le sentiment qu’on l’a bien fait. Mais même si on a fait du bon travail, on peut être mal évalué en fonction de la seule notion de performance.
– Le TF montre que la tension qui est provoquée désamorce la violence pour la transformer en souffrance dans le déplacement de la lutte des classes (conflictualité sociale) dans la lutte des places (conflictualité au niveau psychique).
– La notion d’exigence est un oxymore car, si tout le monde devient hors du commun, que devient le monde commun dans lequel chacun a sa place ?
– Tous les protagonistes sont pris dans le même paradoxe : Le syndicaliste ne sait plus quoi faire car il a été formé pour lutter front contre front. La manager est écartelée entre les exigences de dire non à Jacqueline et son sentiment qu’elle n’a pas été solidaire, surtout d’une femme. À un moment de la scène, elle le dit : « j’ai déjà vécu ça avec mes enfants je me suis écrasée, c’est fatal ». Apparemment, le bon job, c’est le N+2 qui l’a. Celui qui est arrivé à l’excellence. Le comédien a été excellent dans cette tranquillité avec laquelle il s’est installé dans ce rôle là avec aucune culpabilité. Le N+2 a fait une grande école, il est bien payé, dans une multinationale, il n’a pas de scrupule. Mais le fait qu’il se réfugie derrière son mail montre qu’il n’est pas très à l’aise.
– Le N+2 n’a que des indicateurs de résultat. Il n’est pas un simple « oppresseur ». Il est pris dans des contradictions institutionnelles. Il va être évalué lui-même en fonction de sa capacité de faire plus avec moins. Il faut travailler sur cette novlangue managériale qu’on ressent bien dans le TF, qui fait que la violence est désamorcée par un discours policé qui stérilise la conflictualité. Même le syndicaliste se perd dans ce discours. Les mots du management ne sont pas faits pour comprendre ce que l’on vit dans l’entreprise mais pour adhérer à des exigences de rentabilité, de flexibilité, de productivité.
– Lors du TF, l’une des tentatives a consisté pour une des spect-actrices à dire simplement NON ! Elle nous a alors montré qu’il y a beaucoup moins de risque (RPS) à dire non qu’à dire oui. Car quand on se tait, cela entraîne l’ulcère à l’estomac le cancer, le conflit conjugal, la dépression et peut-être même le suicide au travail. Mais le TF et son processus « alternative/conséquence » montre que cela ne vaut pas la peine de prendre trop de risques tout seul. Il faut trouver d’autres NON individuels pour produire du collectif.
Laissons la parole à Vincent de Gaulejac, qui conclut sur des raisons d’espérer :
Il faut tenter de désamorcer ces paradoxes. L’un des moyens c’est de développer le type de pratique qu’on a vécu ce soir : on peut en une heure et demi, dire des choses qui font sens. Mieux comprendre le mal être dans lequel on est et revenir aux fondamentaux pour se dire : « comment faire pour reconstruire un monde commun et, faire quelque chose pour être ensemble ? ».
Dans l’exercice du TF, on voit que chacun individuellement a envie de résister. À celui qui est affamé, il faut donner à manger, à celui qui a faim, il faut apprendre à cultiver la terre dit un proverbe indien. C’est pareil pour la souffrance au travail : à celui qui souffre il faut apporter de l’aide. À celui qui veut changer les choses il faut apprendre à mieux comprendre les sources de sa souffrance pour lui donner le moyen de changer les choses par une action collective et politique.
Jacqueline a besoin d’être soutenue, par ceux qui l’entourent, ses collègues. L’isolement la met dans une impuissance totale. Il risque de vous faire dire NON tout seul et d’en subir des conséquences négatives. Donc la tache pour celui qui résiste c’est de trouver de la solidarité auprès des autres.

Et Essayer juste, comme dans cette salle ce soir là, de donner du sens à ce qui se passe dans notre humanité inquiétante.
Rien que ça, ça fait du bien !

René Badache
Sociologue, comédien intervenant, fondateur d’Arc en Ciel Théâtre