Point de vue de Louisa Baralonga, 21 Octobre 2017

Ce dimanche 27 août 2017, veille de rentrée scolaire. La nuit se faisant bien présente dans le corps et l’esprit, je décide de revisionner V pour Vendetta (film réalisé par James McTeigue en 2005[1]). Ce film se présente comme un miroir de l’état dans lequel je me sens : j’ai l’impression d’être en pleine nuit même le jour.

Oui, je crois qu’il y a des réponses dans ce film. Un homme s’engage dans une destruction de sa société, destruction sur fond de vengeance. Il veut tout exploser, en musique parfois, et surtout pas seul.

Le film débute par le rappel d’un évènement, qui aurait eu lieu le 5 novembre 1605, plusieurs siècles auparavant. Un homme est tué sur le bucher, guillotiné sur la place publique. Qu’a-t-il commis comme acte ? Nul ne le sait. Les références émises par les scénaristes mettent l’accent sur les idées. « Tuer pour des idées » « Mourir pour des idées ». Deux versants du dilemme que pose l’action politique engageant sa vie et celle des autres. Auquel, il ajoute une maxime : « Les idées ne meurent pas, les hommes si ». Il précise que : « Les idées n’éprouvent pas de sentiment ».  Seuls les hommes sont doués de capacité à ressentir l’amour,  à l’éprouver et d’en être affecté. Qu’une idée meure certes mais qu’un homme meurt, est-ce du même registre ? Les scénaristes insistent sur un autre aspect : « Un homme ne peut pas être confondu avec ses idées.» Il reste donc à découvrir l’histoire de cet homme : qu’a-t-il vécu pour désirer détruire sa société au péril de sa vie.

Le récit se poursuit, en 2020. Il démarre par l’agression d’une femme, en pleine nuit. Sortie au moment du couvre-feu, pour retrouver un collègue de travail, cette agression à caractère sexuelle est commise par des agents du « Doigt », organisation en charge de la sécurité publique. Eve est sauvée par un V, personnage portant un masque. Le spectateur est pris par une scène d’ébranlement : les institutions offrent un paysage social morbide chargé de violence. Elles ne garantissent plus la sauvegarde de la dignité des personnes mais sont usurpées par des hommes qui violent la loi sous couvert d’avoir à garantir l’ordre public. Face à ce chaos, V use de la violence à son tour pour défendre Eve. Cette première rencontre donne lieu à un échange qui, chemin faisant, amène Eve à suivre V. Elle assiste alors à la destruction le 5 novembre à minuit du Ministère de la justice, explosion-concert-feu d’artifice. Un évènement chargé des atours de fête nationale sans en avoir la teneur.

À un premier niveau, cette association entre la protection garantie à la femme et la lutte pour une nation anoblie m’ont quelques peu interpelé. L’usage de la force est masculin, le désir de liberté et le courage également. Toutefois le symbole fort de la valorisation de l’homme et de la communauté politique passe par le corps de la femme affaiblie, soumise, à la merci des autres, des situations et de l’organisation sociale. Sauver la nation serait-ce également sauver la femme ?[2]

À un second niveau, cette scène de rencontre relie des âmes en peine. Eve et V sont deux personnalités dont une part errante est en souffrance. Eve est orpheline. Ses parents et son frère ont été l’objet d’un projet mortifère. Enfant, elle a été témoin de la mort de son petit frère advenu suite à la diffusion d’un virus par les services de l’Etat[3]. On apprendra plus tard qu’il s’agissait d’un virus déployé sur la population à des fins de conquêtes politiques intra-nationales. Les créateurs du virus et les inventeurs du vaccin étaient des membres de l’armée, du corps médical et de l’église. Ils se seraient soumis au projet destructeur inventé par un parti politique, dirigé par un homme avide de pouvoir, Adam Sutler « parvenu à instaurer un régime fascite en Angleterre »[4]. Les images qui présentent les expérimentations sur les êtres humains ressemblent à celle d’un camp de concentration. L’objectif de départ du parti aurait été de maîtriser la guerre bactériologique à venir.

V est seul survivant du camp et des expérimentations ayant abouti à l’invention du virus.

Lors de leur rencontre, tout se joue sur la sonorité de leurs prénoms. Rien ne permet à ce moment-là du récit de savoir ce qui les relie. Il y a une séduction immédiate entre eux et un désir de cheminer l’un avec l’autre dans la béance ouverte par leurs souffrances respectives.

Eve se laisse courtiser par l’éloquence de V et le suit. Elle regarde l’explosion d’un édifice public, le Ministère de la justice. V est capable de couvrir par un « mielleux verbiage » et d’une certaine esthétique, son acte. Il décide de réparer le préjudice qu’il a subi par la violence.

Ce lieu détruit me renvoie à notre capacité à accepter le renoncement pour la construction du futur. Un lieu détruit est-ce que cela efface le préjudice subi ? Croire que la destruction d’un édifice peut restaurer le fait d’avoir été l’objet des autres n’est-ce pas une hérésie. Est-ce une tentative d’effacement du passé ? Si oui, quelle est la valeur du passé pour une personne ayant subi de nombreux préjudices. On pourrait postuler d’une confusion passé-présent, une forme temporelle diffractée où le corps se situe dans deux espace-temps simultanés. Le passé étant alors omniprésent, il serait à détruire dans le présent. Mais l’histoire va aller dans quel sens avec ce désir de détruire le passé dans le présent ?

Dans le film, les scénaristes font de l’événement, le lieu central d’expression du préjudiciable. L’évènement passé : le 5 novembre d’il y a quelques siècles, l’évènement présent avec la destruction du Ministère de la justice, et l’évènement à venir dans un an : V annonce et donne rendez-vous, dans un an, jour pour jour, à l’ensemble de la population pour transformer la société. Tous les évènements ont lieu à la même date. Le temps de l’errant est le temps arrêté où semble alors se confondre passé, présent, futur. L’urgence d’existence situe celui-ci dans une condensation temporelle qui lui fait violence. La violence qu’il déploie, n’est elle pas le pâle reflet de cette violence interne.

Le lendemain, Eve s’en retourne au travail, comme si de rien n’était. Sa nuit semble s’être passée sans mauvais rêve. Aurait-elle accepté l’acte terroriste pour réparer les préjudices subis par sa famille et elle-même au plan fantasmatique ? Réparer un préjudice par le songe. La vie comme un rêve, absence de mobilisation face à ce qui est violent, anesthésie des facultés de jugement du bien et du mal[5]. Effectivement, suite à la mort de ses parents, elle a vécu cinq ans de redressement juvénile.

V a son tour arrive là où travaille Eve pour prendre l’antenne et revendiquer l’attentat. Il diffuse la terreur. Il neutralise les canaux habituellement employés par la télévision et déroule son discours. Il prend ainsi la place du chef, Adam Sutler, et se meut comme celui qu’il exècre, le dirigeant du pays, en ordonnateur de leçon. « Votre souffrance sociale est le résultat de votre peur individuel. » déclare-t-il.

C’est ainsi qu’il convie chacun à le rejoindre dans son projet de destruction sociale. Au moment de partir, il a déjà plusieurs meurtres à son actif ; Eve a le sentiment que V est en danger, elle s’engage pour le protéger et reçoit un coup qui l’assomme. Là, le destin de Eve et V se trouve de nouveau lié. Elle est associée au terroriste et perçue comme ennemie de la nation.

Lorsqu’elle prend conscience que son destin est scellé à celui du terroriste elle exprime un regret. Pour autant, il la fascine. V lui dérobe sa pièce d’identité pour assassiner un chroniqueur politique (Lewis Prothero), un autre collègue de V.

La scène du meurtre se passe dans la douche, d’où le chroniqueur politique visionne un de ses passages à la télévision et répète mot pour mot sa prestation avec verve et passion. Seul, il déclame à tue-tête son texte en se regardant dans les multiples miroirs qui l’entourent, et, en gros plan à l’écran de télévision. Un cynique, qui use du discours et captive son auditoire, il sature le sens avec des poncifs, poncifs qui annihilent toutes capacités à penser la souffrance sociale et le mal-être. Il ordonne le suivisme, la soumission, l’adhésion à l’ordre actuel comme mode imperfectible d’organisation sociale. Il neutralise toute propension à la créativité mais soutient que l’élection d’un chef fort et puissant garantirait le meilleur qu’il soit à chacun, en les protégeant de tous les maux : guerre bactériologique, aversion sexuelle (homosexualité), déviance religieuse ( musulmananisme).  Le chroniqueur se nomme: la voix de Londres, que l’on pourrait transformer en La voix de l’ombre. Il est assassiné par V qui lui rappelle son passé militaire dans le camp d’expérimentation sur être-humain et les bénéfices financiers acquis pas la vente de vaccin contre le virus déversé sur une partie de la population.

« Aucune justice ne peut tuer un homme comme Prothero » lance alors V. Les scénaristes nous confrontent à l’idée qu’aucune de nos institutions seraient incapables d’éviter l’accès au pouvoir démocratique d’hommes avides, perfides, pervers, violents et motivés par des désirs de maîtrise et de contrôle des institutions.

Eve découvre l’assassinat avec V et prend alors conscience qu’en lui dérobant sa pièce d’identité, il  souligne son identification à un terroriste et donc à lui. En colère, elle se résigne malgré tout à l’idée d’être contrainte à vivre recluse pendant un an. Cependant, alors qu’elle tente de lui montrer allégeance en vue de trouver une issue à sa captivité, elle reconnaît dans ses paroles le discours de sa mère et celui de son père. Elle l’interroge sur son projet et partage son regret de ne pas être aussi forte que ses parents. « J’ai peur tout le temps. » dit-elle. « Chaque fois que le monde a changé, j’ai connu pire. » reconnaît-elle également. Chargée de mélancolie, de désir d’affranchissement, de désillusion, elle semble en quête d’idéal et d’étayage. Ce que va saisir son maître-bourreau V.

De la culpabilité envers ses parents défaillants, à la honte de leur humiliation sociale, elle recherche la rédemption que va lui offrir V. Un double mouvement engage Eve à le suivre, se sauver en se soumettant ; s’engager et ainsi se sauver. Le point aveugle du partage de ce destin funeste étant la répétition de la violence sociale pourtant à l’origine de ses blessures.

V lui demande une faveur. Se faire passer pour une putain afin qu’il puisse tuer, un ecclésiaste. De nouveau exposée à une possible agression à caractère sexuelle, elle en appelle à la raison du curé. Totalement pris par la passion d’assouvir ses pulsions sadiques, celui-ci ne l’écoute pas. Alors même que des agents suivent de façon complaisante les agir du curé (sur écoute), qui régulièrement s’adonne à des ébats avec des jeunes mineurs. Face à l’horreur du curé, V se présente à nouveau comme le sauveur. Un sauveur-meurtrier dont les motifs sadiques trouvent par la voie de rendre justice, une expression et une valorisation sociale. Le spectateur est conduit à l’ériger en héros.

Elle fuit.

V commet un troisième meurtre avant d’extraire Eve des mains des agents du Doigt in extemis.

En parallèle, une enquête suit son cours avec la découverte par le commissaire des liens entre les victimes de V. Il y a, la révolution et la vengeance. Deux fils qui tissent la trame du film. La vengeance est un fil qui amène le commissaire à des dossiers secrets -défense concernant les expérimentations réalisées sur des indésirables. Qui est l’auteur de la terreur ? Le gouvernement ou V ? Le gouvernement fait vivre des horreurs à une partie de la population dite indésirable. L’une des scientifiques responsables du projet d’expérimentation croit qu’elle et les indésirables vont permettre d’améliorer l’existence de tous, bien qu’elle constate l’état dévasté des êtres et participe à la mise à mort de nombreux d’entre eux. Le commissaire est quant à lui pris entre deux discours celui du rédempteur V et de l’ordre dominant. Sa position de recherche et d’enquête le met en danger dans le système en place, car il en dévoile les soubassements morbides. Son origine irlandaise, se voit être invectivée et utilisée pour l’en appeler à se maintenir à sa position sociale et arrêter d’investiguer sur le gouvernement en place.

Finalement, V commence à initier Eve, il l’enferme et lui fait croire qu’elle est condamnée à l’emprisonnement tant qu’elle refusera de donner des informations sur lui aux agents du « Doigt ». Il la tond, la torture, la lave, la restaure. Jusqu’au jour où il constate qu’elle n’a plus peur de mourir et que son rapport à l’autre s’est construit sur un autre registre que la peur de mourir. Pour arriver à cela, il l’a pourtant soumise, violenté, maltraitée.

Lorsqu’elle sort, elle se sent libre et plus forte. En prison, elle a noué un lien avec une co-détenue (Valérie Page) qui lui conte son histoire et lui assure l’aimer qui qu’elle soit. Cette relation épistolaire est unidirectionnelle. Eve entre dans l’histoire de l’autre sans lui narrer la sienne. Malgré la violence, la haine, la bêtise humaine dont a été l’objet, Valérie, elle soutient l’idée d’avoir conservé sa capacité d’aimer l’autre, elle ressent des sentiments qui lui procurent de la satisfaction et motivent toujours son désir d’être en relation avec les autres. Au début de son récit, quand elle vit encore chez ses parents, elle remarque la pluie au dehors et dit « Dieu vit dans la pluie ». C’est cette phrase que reprendra Eve quand elle retournera dehors après sa détention.

En somme, la croyance en une force supranaturelle qui viendrait nous sauver des méandres de la vie sociale est elle-même prise par la mélancolie. La charge morbide qui nous traverse participe à la construction de nos idéaux. Il n’existe qu’une voie pour être protégée des affres de la vie : reconnaître qu’une part de nos croyances sont des désillusions produites pour nous rassurer.

Dépasser sa peur signifierait regarder et savoir être avec sa mort. La finitude est en soi. Les conditions extérieures ne créent pas la mort, par le fait d’être en vie, nous sommes confrontés à faire face à la mort.

Tenir sans parole, accueillir le chaos en soi, deux sources de transmission par la destruction et l’apprentissage des sentiments. Le chaos qui semble nous submerger de l’extérieur résonne et trouble l’ensemble de l’humanité, il  s’avère en définitive être une part de notre propre chaos intérieur.

Luisa Baralonga

[1] Source : http://www.telerama.fr/cinema/films/v-pour-vendetta,255389.php, consulté le 3 septembre 2017 à 11h03.

[2] Lire La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française, Paris, Editions La Découverte, coll. « Texte à l’appui/Genre et sexualités », 2006, 310 pages. Seconde édition, La Découverte/Poche, 2009, 308 pages.

[3] Ceci rappelle la théorie du complot, dont les récits sur le sida et les attentats du 11 septembre 2001. Lire Minard Adrien, « Perception du sida et théories du complot dans la population afro-américaine. Commentaire », Sciences sociales et santé, 2007/4 (Vol. 25), p. 115-122. DOI : 10.3917/sss.254.0115. URL : http://www.cairn.info/revue-sciences-sociales-et-sante-2007-4-page-115.htm

[4] Source : http://www.telerama.fr/cinema/films/v-pour-vendetta,255389.php, consulté le 3 septembre 2017 à 11h03.

[5] Terestchenko, Michel, Un si fragilité vernis d’humanité : banalité du mal, banalité du bien, Paris : La Découverte, 2005.